DÉCOUVRIRBIBLIOTHÈQUE
searchclose
shopping_cart_outlined
exit_to_app
GQ France

LES 7 COMMANDEMENTS DU SUPPORTER

« Mais allez y’a faute lààà! »

1 TU CLASHERAS EN DIRECT SUR TWITTER

Aujourd’hui, un match se vit aussi (et surtout) sur les réseaux sociaux. Les twittos ont pris le pouvoir, ça glose, ça taille, ça buzze!

Alors que le design de nos canapés est resté plus ou moins le même, la fa-çon dont nous envisageons les spec-tacles sportifs s’est profondément modifiée ces dernières années, sous l’influence du numérique. Avant, un rituel de masse quasi immuable consistait à s’as-seoir sur son sofa trois places avec, à por-tée de main, un pack de bières fraîches et un paquet de chips bon marché. Après « La Marseillaise », le couch potatoe boudiné dans sa tenue en lycra bleue n’avait plus qu’à se délecter des saillies cocardières de ses présentateurs favoris: « Il n’y a rien qui ressemble plus à un Coréen qu’un autre Co-réen », professait par exemple Thierry Ro-land en 2002, à l’occasion d’un match ami-cal entre la France et la Corée du Sud. Si certaines répliques du Claude Lévi-Strauss du commentaire sportif pouvaient prêter à sourire tant elles étaient lourdes, cette eth-nologie de bar PMU sombrait parfois dans la xénophobie pure et simple, comme lors de cette rencontre entre l’Angleterre et l’Ar-gentine en 1986, où ce même Thierry Roland, visiblement en surchauffe, s’était fendu d’un légendaire: « Honnêtement, Jean-Michel Larqué, ne croyez-vous pas qu’il y a autre chose qu’un arbitre tunisien pour arbi-trer un match de cette importance? Je ne suis pas raciste, je n’ai rien contre les Tunisiens. D’ailleurs, ma femme de mé-nage est tunisienne. » Puis tout a changé. En 2005, comme un monument devenu un peu trop encombrant, Thierry Roland a été mis à la retraite forcée, suivi, quelques années plus tard, par son comparse Jean-Michel Larqué. Fin d’une époque. Et début d’une nouvelle ère. Aujourd’hui, lorsque vous re-gardez un match sur TF1, les commentaires de Grégoire Margotton vous donnent le sentiment d’écouter la prosodie d’un Cy-borg T-1000. L’enthousiasme patriote est ici réduit à sa portion congrue au profit d’un data-professionnalisme au style pompier.

Sur les réseaux sociaux, les chaufferies d’avant-match, rendues incandescentes par la distance des écrans, ont désormais des allures de western-spaghetti…

25 HEURES DEVANT DEUX ÉCRANS

Mais alors où sont passés les affects qui faisaient tout le sel des grands rendez-vous sportifs? Réponse: essentiellement sur Twitter, où s’est développé ces dernières années le phénomène du « live screening ». Lors des matchs en direct, Twitter voit sa fréquenta-tion augmenter de 4,1 %, là où les autres pla-teformes ne connaissent aucun changement significatif (étude ComScore). Lorsqu’il s’agit d’événements majeurs, la fréquenta-tion bondit de 19 %. Selon une étude Neuro-Insight datant de 2017, l’usage de Twitter durant le visionnage de spectacle sportif augmenterait l’engagement dans l’événe-ment de 31 %, et de 35 % l’encodage mémo-riel de ce que l’on vient de voir. En cares-sant la plume du petit oiseau bleu, on serait donc à la fois moins passif, et plus immergé. « Pour suivre le rugby, je me suis abonné au feed officiel des clubs, aux comptes de cer-tains journalistes sportifs, y compris des Anglais, à ceux de “potes” que je ne connais que via Twitter et au fil de certains joueurs qui communiquent sans langue de bois, ex-plique Guillaume Naudin, ancien journa-liste sportif et supporter d’Oyonnax. Ça se passe à deux niveaux: d’une part des fils qui live-tweetent le match, et de l’autre des gens qui commentent. Moi j’aime bien faire un peu de provoc, même si parfois, je me fais violemment reprendre de volée. D’ail-leurs, je remarque que le chambrage va en-core plus loin sur Internet que dans les bis-trots. Twitter, c’est le café du commerce 2.0! » Sur les réseaux sociaux, les chauf-feries d’avant-match, rendues incandes-centes par la distance des écrans, ont dé-sormais des allures de western-spaghetti. La créativité verbale est bien souvent au rendez-vous, ajoutant au plaisir de la ren-contre sportive celui du bon mot dans le bon timing. Lors du fameux match retour entre le PSG et Barcelone en 2017, les twittos s’amusaient ainsi de l’incroyable déculottée infligée par le club catalan à l’équipe pari-sienne, en brocardant l’infortuné président qatari. C’est à un certain Max que l’on doit ce savoureux dialogue imaginaire:« Allô Nasser?

– C qui?

– C Raymond

– Raymond qui?

– Raymontada #FCBPSG »

À ce petit jeu du commentaire augmenté, certains ont même fini par se faire un nom, ou plutôt un prénom. « Aujourd’hui, tout le monde connaît Philousports », prévient Guillaume Naudin, sur le ton de l’évidence. Philousports? Avec ses gifs animés accom-pagnés de commentaires hilarants, cet ha-bitant du Cap Corse a transformé le spec-tacle sportif en oeuvre quasi warholienne. Les sports (foot, rugby, équitation, biath-lon…), saisis ici au travers de moments en apparence insignifiants, d’une grimace, d’un geste incongru sur le banc de touche, deviennent autant de boucles refermées sur elles-mêmes, petits moments de simili-éternité qui captivent parfois bien plus que le spectacle lui-même. Aux frontières de l’autofiction numérique, Philou témoigne également sur son compte de ses passions pour les belles présentatrices télé (Marie Portolano et Isabelle Ithurburu en tête) et de ses considérations politiques, de gauche (il lui arrive même de recadrer Mélenchon). « Le week-end, je passe vingt-cinq heures devant mes deux écrans, avec ma bouteille de Cola sucré et mes cookies. Aujourd’hui, ce qui compte, c’est la réactivité en temps réel d’une communauté. Moi, j’essaie de ne pas traiter l’info sérieusement tout en la dif-fusant, avec une part de dérision et d’auto-dérision », confie Philou.

(ILLUSTRATION: SON OF ALAN)

Surnommé « le roi des gifs », ce fan de jeux vidéo quadragénaire qui se dit « myopathe à l’insu de son plein gré » trône sur un fau-teuil roulant électrique, assisté en per-manence par un respirateur artificiel. Avec 160 000 abonnés, le compte Twitter #Philou sports est devenu un lieu incontour-nable, carrefour d’une empathie qui ex-cède largement le cadre sportif. Lorsqu’en 2016, Philou fait part à ses followers de ses difficultés kafkaïennes pour obtenir un nou-veau fauteuil roulant, un vaste mouvement de solidarité s’organise, sous le hashtag #UnFauteuilPourPhilou. Nouvelle mobilisa-tion quelques mois plus tard lorsque son compte est désactivé par Twitter pour des questions de droits sportifs, sous les ban-nières #BringBackPhilou et #LibérezPhilou. On lui demande alors si avec tous ces fol-lowers dévoués, surnommés les Philouz, il ne serait pas en train de fonder une secte para-sportive? « Ai-je l’air d’un gourou? répond l’intéressé. J’ai une grosse com-munauté, mais elle a son libre-arbitre et souvent, on débat. Au travers de ces rela-tions, je ne vois que de l’amour. »

LE SYNDROME SERGE AURIER

Comme lui, d’autres stars de Twitter sont venues renouveler la manière d’envisager le sport, déplaçant fina-lement l’épicentre du récit mytholo-gique, du spectacle lui-même vers celui qui regarde. Mêlant une vision poin-tue et une dérision propre aux réseaux sociaux parfois proche du trolling, Zénon Zadkine, SeriousCharly ou Eddy Fleck ont réveillé un genre à bout de souffle, au point de susciter l’intérêt des grands groupes, tel Yahoo! Sports. Face au lien hy-per fort et horizontal que les internautes en-tretiennent avec ces nouveaux influenceurs, certains journalistes sportifs traditionnels font grise mine. Court-circuités par ce mé-dia de l’immédiateté, les voici contraints de se repositionner dans la glose experte inter-minable ou, pire, de sombrer dans le clash à tout va pour tenter d’exister. Pierre Ménès, la Tatie Danielle du « Canal Football Club » (Canal+), a ainsi fait de l’invective sa prin-cipale stratégie d’exposition, multipliant les embrouilles sur Twitter, comme récem-ment avec le champion de biathlon Martin Fourcade. Dans son ouvrage L’Explication, Clash Football Club (Hugo Sport, 2014), coé-crit avec Ménès, le polémiste de RMC Daniel Riolo raconte: « Les réseaux sociaux ont accentué ce contact direct. Ils développent les échanges qui sont finalement des petits bouts de violence permanents, des analyses de l’instant. » Si Twitter contribue peut-être à « brutaliser » le débat, il permet égale-ment d’en étendre la surface. Désormais di-rectement accessibles, les sportifs, tels les personnages d’un immense soap opera, se mettent en scène avec plus ou moins d’ha-bileté. Quand le boxeur Floyd Mayweather surjoue la flambe sur Twitter, le champion du monde de vélo Peter Sagan y multiplie, avec un sens aigu de la déconnade, les sorties de route humoristiques. Le danger principal de cette communication sans filtre est consti-tué par ce que l’on pourrait appeler le « syn-drome Serge Aurier », du nom de cet ancien joueur du PSG qui, en 2016, devant un ordi et dans les vapeurs de chicha, avait traité son entraîneur Laurent Blanc de « fiotte » sur l’application Periscope. Cette sitcomi-sation du sport, au travers de l’intervention d’acteurs épars, contribue à forger un nou-veau type de spectacle, où le commentaire prend parfois le pas sur l’événement sportif lui-même, au point que le hors-champ devient l’épicentre de l’attention.

Pour Scott, patron de bar, “le supporter s’est professionnalisé, il connaît bien les équipes, les schémas tactiques, le prix des joueurs…”

DES PINTES ET DES POTES

Dans cette cartographie redessinée, la nouvelle coupe de cheveux de Paul Pogba aura au moins autant de poids que ses faits de jeu. « Il m’arrive de suivre les matchs sans les voir, juste grâce à Twitter », confie Guillaume Nau-din. Le sport sans image est même devenu, à la télé, une offre alternative alléchante. Officiant sur la chaîne L’Équipe 21, le Breton Yoann Riou commente, depuis mars 2016, des matchs dont les téléspectateurs ne voient pas la moindre action. Performance subs-titutive hystérique et captivante, ce happe-ning surréaliste aux faux airs de radio filmée peut réunir, parfois, plus de 300 000 télés-pectateurs, lesquels attendent fiévreuse-ment que ce commentateur mi-humain, mi-Tex Avery se vide une bouteille d’eau sur la tête ou se roule par terre pour rejouer une action capitale. Dans un contexte où envi-ron 70 % des Français n’ont pas accès à une chaîne payante, l’alternative (pour ceux qui ne pratiquent pas le streaming illégal, bien sûr) est la virée au bar. « Aujourd’hui, l’offre est très éclatée. Si tu veux voir les matchs, il faut avoir SFR Sport, Canal+ et BeIN Sports, ce qui est hors de prix. Le bar figure au-jourd’hui une sorte de mini-stade accessible, en bas de chez toi, explique Scott, patron du Café Odilon, haut lieu des retransmis-sions sportives dans le 19e arrondissement de Paris. Nous, on accueille un public fémi-nin, bobo, auquel se joignent les fans de foot les soirs de match. Ces dernières années, il y a eu une appropriation de la sous-culture sportive par les anciens intellos, ce qui fait qu’on est passé d’une ambiance cocardière à quelque chose d’un peu plus geek. Le sup-porter s’est professionnalisé, il connaît bien les équipes, les schémas tactiques, le prix des joueurs, les infos du mercato; il peut te donner son avis sur les contrats de sponso-ring. » Là, trois rétroprojecteurs retrans-mettront bientôt l’intégralité des matchs de la Coupe du monde, avec un système de sonorisation ultra-pointu dessinant des es-paces distincts qui permet de faire cohabi-ter ceux qui veulent juste prendre un verre en écoutant Chaton et ceux qui sont venus pour vibrer. « Le coeur du truc, ça reste quand même de vider des pintes et de partager des émotions », précise Scott, fan de l’OM égaré en terre parisienne qui, une fois la retrans-mission terminée, adore refaire le match en terrasse, en arrachant d’épaisses volutes métaphysiques à sa clope électronique.

help