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Le français dans le monde

« LA MIXITÉ DURCIT LES STÉRÉOTYPES FILLES/GARÇONS »

(© Sunny Studio – Adobe Stock)

Sociologue, Marie Duru-Bellatest professeure émérite à Sciences Po.

La notion de genre, dont l’usage s’est répandu ces dernières années, est-il devenu un nouveau carcan?

Marie Duru-Bellat: La notion de genre ouvrait un espace de liberté: ce qu’est un homme ou une femme n’est pas dicté par la biologie, c’est une construction sociale. L’anthropologie en atteste depuis les années 1930 ou 40, et désormais les neurosciences aussi: si des différences apparaissent entre cerveaux d’hommes et de femmes, c’est que l’on étudie les cerveaux de personnes qui ont vécu, et leur cerveau en porte la trace. Le problème est qu’aujourd’hui on met du genre partout. On en a fait une question psychologique, en allant jusqu’à parler d’une « identité de genre ». Quand je dis « on », c’est à la fois les sociologues, les psychologues, les militants, les éducateurs, l’Église catholique… Tous contribuent à ce qu’au fond nous restions ancrés sur le biologique, en maintenant cette dichotomie homme/femme.

Comment comprendre cet attachement aux genres féminin et masculin?

Le genre apparaît comme un paramètre crucial dans l’ordre social. Et l’indifférenciation des sexes fait peur, et ce depuis toujours! D’où un traitement différent – même s’il n’est pas toujours conscient – des filles et des garçons. Les parents cherchent par ce moyen à faire en sorte que leurs enfants soient adaptés à la société dans laquelle ils évoluent. Les enfants savent d’ailleurs très tôt ce qui est attendu d’eux et ils s’y conforment. Les études dans les crèches le montrent: dès l’âge de 18 mois ou 2 ans, les petits garçons jouent davantage avec les jouets « de filles » quand ils pensent ne pas être observés… En classe, les filles et les garçons ne sont pas non plus traités de la même façon: considérés comme potentiellement plus turbulents, les garçons sont surveillés comme du lait sur le feu et reçoivent plus d’attentions et aussi de sollicitations, d’encouragements.

« Tous contribuent à ce qu’au fond nous restions ancrés sur le biologique, en maintenant cette dichotomie entre homme et femme »

La mixité scolaire est-elle problématique?

La mixité a eu le mérite de rééquilibrer les contenus de formation et d’arrêter de sacrifier les filles dans des écoles où l’enseignement se concentrait sur la couture et la cuisine, et il n’est pas question de la remettre en cause. Mais il est vrai que la mixité durcit les stéréotypes plutôt qu’elle ne les atténue: dans le face-à-face filles/garçons, à des âges où l’on cherche à être « normal », les filles jouent leur rôle de filles, les garçons leur rôle de garçons. Les représentations des disciplines ou la confiance en soi sont moins sexuées dans les écoles non mixtes. En France, le stéréotype « sciences pour les garçons »/« lettres pour les filles » perdure. Il serait peut-être bon d’introduire des moments non mixtes, ne serait-ce que pour parler des problèmes qui peuvent surgir, par exemple à la piscine, quand les filles sont la cible des garçons…

Faudrait-il aller jusqu’à « dégenrer » la vie sociale?

Certains pays, comme l’Inde, sont en train de voter le sexe neutre! Le problème du genre est considéré comme essentiel et primordial, comme si on était toujours avant tout homme ou femme. Or nous sommes un mélange: un sexe, un âge, une race, un milieu social – ce que met en avant le concept d’intersectionnalité. D’ailleurs, on se dégenrise avec l’âge: les personnes âgées sont beaucoup moins sexuées et les relations sont moins lourdes de tensions, allégées des fardeaux que sont l’injonction de la force pour les hommes, et de la séduction pour les femmes.

Que pensez-vous des mesures prises en France pour tenter de réduire les inégalités hommes/femmes: la loi sur la parité et, tout récemment, l’écriture inclusive?

La loi sur la parité a certes eu des effets positifs, en ouvrant des promotions à des femmes. Mais elles restent cantonnées le plus souvent à des secteurs considérés comme féminins – la santé, l’aide aux personnes âgées, l’éducation… La parité est une égalité sous condition. Concernant l’écriture inclusive, je ne suis pas contre la féminisation des noms de métier, si elle permet aux filles de mieux se projeter dans ces professions-là. Mais elle contribue aussi à l’obsession du sexe, qui se fait toujours au détriment des femmes. Je me suis laissé dire qu’il n’y a pas de genre dans la langue hongroise. Y a-t-il pour autant moins d’inégalités hommes/femmes? Faire le lien entre inégalités et langue est tout simplement indéfendable.

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