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Le Point

VENEZUELA, LE GRAND ROMAN DU CHAOS

Populisme rouge. Hugo Chavez (au centre) en campagne électorale, à Caracas, le 22 septembre 2010.
En exil. Alberto Barrera Tyszka, le 4 avril, à Paris. (MANTOVANI/GALLIMARD VIA LEEMAGE – FERNANDO LLANO/AP/SIPA)

Le Venezuela s’est vidé de ses intellectuels. L’un d’eux, Alberto Barrera Tyszka, a dû refaire sa vie à Mexico, mais le Venezuela ne l’a jamais quitté. Editorialiste notamment pour The New York Times en espagnol, il porte un regard aiguisé sur son pays. Comme un médecin sur un patient, il examine les symptômes et analyse les causes de la souffrance. Car la maladie est une de ses spécialités : il l’a décortiquée dans un roman, « La maladie » (Gallimard, 2010), à travers des destins croisés de médecins et de patients qui craignent la mort et encore plus la vérité. Dans « Les derniers jours du Commandant » (Gallimard), il est encore question de maladie, celle du chef suprême du Venezuela, Hugo Chavez. Il connaît bien cet animal politique et médiatique, car il en a écrit la biographie, « Hugo Chavez sin uniforme » (Debate, 2005), avec sa femme, la journaliste vénézuélienne Cristina Marcano. Il ne tombe pas dans l’idéologie, il se penche sur la psychologie de l’homme grâce aux interviews de ses parents et de ses proches. Et de son journal intime, dont il révèle l’existence. « Comprendre Chavez, c’est comprendre mon pays. » Vif et souriant, Alberto Barrera Tyszka n’a de cesse de déchiffrer une société qui a ravivé, à l’aube du XXIe siècle, un caudillisme à la sauce bolivarienne.

L’ancien professeur de littérature de 58 ans n’évite pas l’engagement, à l’heure où la démocratie est en jeu. Il s’est activement engagé dans la campagne électorale de Henrique Capriles, le premier opposant qui osa défier Chavez, aujourd’hui déclaré inéligible. Puisque la société vénézuélienne est polarisée à l’extrême, il est associé à l’opposition au régime. Mais, si sa plume est acérée, l’homme reste pondéré, qui perçoit les travers des opposants à Maduro et comprend les origines du chavisme. Aujourd’hui, la douleur l’emporte sur la littérature : il n’arrive pas à mettre des mots sur son pays en train de mourir de faim et de maladie à cause des pénuries de nourriture et de médicaments. La tragédie actuelle lui a coupé les ailes. Maduro n’aura pas son roman.

Autopsie. L’action des « Derniers jours du Commandant » se passe au début des années 2010 dans un immeuble du centre de Caracas, avant l’effondrement du pays, alors que la société vit suspendue aux discours, rumeurs et mises en scène de son caudillo luttant contre le cancer, tel David contre Goliath. La sacralisation de Chavez est en marche. Tout y est absurde, mais tout y est réaliste. Alberto Barrera Tyszka met en scène des héros chavistes et d’autres de l’opposition, sans jugement. Leur seul point commun ? « Ils sont intoxiqués par la politique. » Car, au Venezuela, tout est politisé. Et le secret est devenu un mode de fonctionnement au sein des couples et des familles. Reflet de ce que Chavez fait avec son peuple. Les personnages gèrent une angoisse immense et accablante. Comme si le cancer du chef de l’Etat rongeait aussi le pays. C’est suffocant. « Les derniers jours du Commandant », qui a reçu le prestigieux prix espagnol Tusquets, est une parfaite radiographie du Venezuela. Une autopsie du chaos sans concession

« Les derniers jours du Commandant », d’Alberto Barrera Tyszka. Traduit de l’espagnol (Venezuela) par Robert Amutio (Gallimard, 272 p., 22 €).

* Grande connaisseuse de la situation au Venezuela par sa mère, Elizabeth Burgos, elle vient de recevoir, pour « Fille de révolutionnaires » (Stock), le prix du Livre politique, le prix des Députés et le prix Etudiant du livre politique France Culture.

Extrait

« La maladie avait rendu Chavez plus fort. Il pouvait battre ses propres records de longues journées de gymnastique discursive et monologuer pendant une dizaine d’heures devant tous les médias du pays. (…) Son verbe se répétant était un symptôme de vie. L’excès de paroles semblait un signe de santé et était aussi, d’une certaine façon, un diagnostic du pays : un territoire où régnait un unique récit. »

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