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LA NAISSANCE D’UN MYTHE

Bassin de Saint-Marc, huile sur toile de Canaletto, vers 1738-1740. (MUSEUM OF FINE ARTS BOSTON)

Ville musée, ville théâtre, ville du carnaval, des jeux, de la fête, de l’érotisme, de la maladie et de la mort aussi, cité lacustre, Venise, navire de pierre aux styles hétéroclites, dont les palais « se dressent, émergent comme autant d’apparitions, dans une sorte d’élan pétrifié », est devenu un mythe pour autant qu’une ville puisse en devenir un, avec ses poncifs et ses clichés. La Cité des Doges, ville palimpseste, doit également son caractère mythique aux écrivains : ceux du xviii siècle qui exprimèrent ce que cet empire finissant pouvait encore avoir de joyeux, de festif, sinon de léger. Puis, après la disparition définitive de la République, décrétée par Bonaparte le 12 mai 1797, ceux de la génération des romantiques, qui, sur les pas des gentilshommes éclairés du Grand Tour, y trouvèrent un cadre pour exprimer leur spleen ou leur mélancolie : « Les canaux de Venise sont noirs comme l’encre ; c’est l’encre de Jean-Jacques, de Chateaubriand, de Barrès et de Proust », résume Paul Morand, en 1908.

« JE VOYAIS CES ÉDIFICES S’ÉLEVER DU SEIN DES FLOTS COMME AU COUP DE LA BAGUETTE D’UN MAGICIEN »

MODÈLE ET CONTRE-MODÈLE POLITIQUE

Avant de devenir un mythe littéraire, la République de Venise fut une puissance politique bien réelle, une thalassocratie commerciale gouvernée par une oligarchie de négociants, d’armateurs et de banquiers, qui se partageaient non sans luttes intestines le pouvoir. Le théâtre anglais s’en fait d’ailleurs l’écho, au début du xvii siècle, avec Le Marchand de Venise (1596) et Othello, le Maure de Venise (1604) de Shakespeare ou le Volpone (1605) de Ben Jonson. Les thuriféraires de la Sérénissime voulaient alors faire de la République de Venise un modèle idéal d’organisation politique mixte réunissant, à l’instar de Polybe, les qualités des régimes démocratique (représenté par le Grand Conseil), aristocratique (le Sénat) et monarchique (incarné par le doge). Ce mythe d’une république exemplaire assurant la paix civile engendra un contre-modèle chez les écrivains politiques, français notamment, de Bodin et Amelot de La Houssaye à partir du xvi siècle jusqu’à Pierre Daru, cousin de Stendhal, auteur d’Une histoire de la République de Venise (1819). Ils soulignaient les aspects tyranniques et despotiques de cette République assez peu républicaine.

« ELLE EST LÀ-HAUT! »

Avant de disparaître comme puissance, Venise, à son apogée, fut une cité festive : ville des plaisirs avec son fameux carnaval, de la débauche, aussi, avec ses casini, qu’incarne par excellence Casanova [voir page 50]. On connaît d’ailleurs son trait d’esprit, dans sa réponse à Madame de Pompadour qui lui demandait s’il venait vraiment de là-bas: « Venise, Madame, n’est pas là-bas ; elle est là-haut . » Littérairement, Venise était alors surtout la ville des deux Carlo du théâtre italien. Goldoni (1707-1793), d’abord, le Molière italien qui s’enorgueillit d’avoir libéré le théâtre de ses arlequinades, de ses pantomimes et de la commedia dell’arte. Gozzi (1720-1806), ensuite, adversaire du précédent, qui regrettait justement que la tradition de la commedia se perdît. Les aspects merveilleux et magiques de ses fiabe (contes) annoncent cependant la génération romantique, avec Hoffmann notamment. Le mythe romantique de Venise se décline en diverses versions. Allemande, d’abord : Venise est pour Goethe, qui la découvre à 37 ans, le motif d’une expérience de soi – les gondoles lui rappellent la gondole miniature qu’on lui avait offerte petit. Son Voyage en Italie inspira nombre d’écrivains. Sa Venise est encore celle des masques et des jeux du théâtre. Dans Le Visionnaire, roman de « désapprentissage » inachevé, paru en épisodes entre 1787 et 1789, Friedrich von Schiller narre la déchéance d’un prince protestant victime des intrigues d’une ville décadente, ténébreuse et dissolue, avec ses espions, ses crimes d’État et ses sociétés secrètes. Le thème de la décadence et de la perte, décor de l’artiste moribond en mal d’inspiration, sera repris par Thomas Mann dans sa fameuse Mort à Venise (1912). La version anglaise, ensuite, est représentée notamment par lord Byron alors qu’il découvre Venise en avril 1816. La Sérénissime lui inspire les vers fameux du quatrième chant du Pèlerinage de Childe Harold : « J’étais à Venise, sur le pont des Soupirs, à ma droite un palais, à ma gauche, une prison ; je voyais ces édifices s’élever du sein des flots comme au coup de la baguette d’un magicien. »

UN LIEU DE MÉMOIRE HEXAGONAL

Dans la déclinaison française du mythe, Chateaubriand joue un rôle crucial. Il s’est rendu trois fois à Venise et en a tiré de très belles pages, soustraites ou non à ses Mémoires d’outre-tombe : « Ce n’est plus la même cité que je traversai lorsque j’allai visiter les rivages témoins de sa gloire, mais grâce à ses brises voluptueuses et à ses flots amènes, elle garde un charme ; c’est surtout aux pays en décadence qu’un beau climat est nécessaire. » Trait désormais récurrent, les paysages deviennent aussi l’expression d’un état intérieur: « Vous aimez à vous sentir mourir avec tout ce qui meurt autour de vous ; vous n’avez d’autres soins que de parer les restes de votre vie à mesure qu’elle se dépouille. » Plus que Madame de Staël – même si, à certains égards, elle l’annonce dans Corinne ou l’Italie (1807) –, George Sand exalta le mythe romantique de Venise, cadre, en 1834, de sa rupture avec Alfred de Musset. « On ne nous avait certainement pas assez vanté la beauté du ciel et les délices des nuits de Venise. La lagune est si calme dans les beaux soirs que les étoiles n’y tremblent pas. Quand on est au milieu, elle est si bleue, si unie, que l’œil ne saisit plus la ligne d’horizon, et que l’eau et le ciel ne font plus qu’un voile d’azur, où la rêverie se perd et s’endort » (Lettres d’un voyageur, 1837). Non moins symptomatique de la mythification de Venise, les vers célèbres qu’Alfred de Musset composa avant même de l’avoir visitée : « Dans Venise la rouge, / Pas un bateau qui bouge,/ Pas un pêcheur dans l’eau,/ Pas un falot./ Seul, assis à la grève,/ Le grand lion soulève,/ Sur l’horizon serein,/Son pied d’airain » (« Venise », 1828). Fruit de ses déambulations dans la ville, Théophile Gautier saisit assez bien le climat dans lequel était plongé celui qui l’arpentait la nuit : « L’eau, toujours si formidable la nuit, ajoutait encore à l’effet par son clapotement sourd, son fourmillement et sa vie inquiète. Les rares réverbères s’y prolongeaient en traînées sanglantes, et ses ondes épaisses, noires comme celles du Cocyte, paraissaient étendre leur manteau complaisant sur bien des crimes. Nous étions étonnés de ne pas entendre tomber quelque corps du haut d’un balcon ou d’une porte entr’ouverte ; jamais la réalité n’a moins ressemblé à elle-même que ce soir-là » (Voyage en Italie, 1850). Dans la préface de La Mort de Venise, Maurice Barrès résume avec brio cette vision d’ une Venise figée dans l’immobilité : « Mais, au terme du voyage, on trouve une ville toujours pareille sur une eau prisonnière. Étincelante fête figée de Saint-Marc et du Grand Canal ! Venise a des caprices, mais n’a point de saisons, elle connaît seulement ce que lui en racontent les nuages quand ils montent sur le ciel pour épouser sa lagune. »

« VENISE A DES CAPRICES, MAIS N’A POINT DE SAISONS, ELLE CONNAÎT SEULEMENT CE QUE LUI EN RACONTENT LES NUAGES »

RETROUVER LE TEMPS

Sans pour autant aller jusqu’à soutenir avec Sollers que la Sérénissime est le « le principal personnage de ce monument de mots » qu’est À la recherche du temps perdu, on ne saurait sous-estimer son importance pour Marcel Proust. Quand il s’y rendit en 1899 et en 1900, il n’avait pas encore commencé La Recherche qui ne « prendra » qu’en 1908. Il la découvre, empreint de la lecture du Repos de Saint-Marc et des Pierres de Venise, de Ruskin. Par la suite, sa Venise se décante. Elle n’est plus l’objet de quelque méditation passive, mais une invitation à la création, au déchiffrement de la petite musique intérieure qui donne aux mythes leur vraie vie. « Venise, haut lieu de la religion de la beauté » peut alors voir Combray ressurgir en son sein, comme en 1786 la gondole miniature oubliée de son enfance, dans l’esprit de Goethe.

1. Sartre, « Venise, de ma fenêtre » dans Situations, IV, Gallimard/Blanche, p. 117. 2. Paul Morand, Venises, Gallimard/L’Imaginaire, p. 33. 3. Casanova, Histoire de ma vie, édition établie par Jean-Christophe Igalens et Érik Leborgne, Robert Laffont/ Bouquins, vol. I, p. 774.

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