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    Le grand bluff des ressources spatiales
    Les chiffres font rêver: les minerais rares contenus dans un astéroïde de 200 km pourraient rapporter jusqu’à 1 million de fois le PIB mondial ! Sauf que… aucune étude ne confirme l’existence d’un tel eldorado au-dessus de nos têtes, tandis que les techniques de forage sont à l’état de prototype et la rentabilité encore loin d’être assurée ! La fin d’une illusion ?
    (BRYAN VERSTEEG/SPACEHABS.COM)

    Des dizaines de milliards de milliards de dollars ! C’est, selon la Nasa, la valeur marchande de l’astéroïde Psyché 16, un bloc de métal de 226 km de diamètre qui orbite entre Mars et Jupiter. Confirmant sa volonté d’envoyer une sonde l’explorer en 2022, l’Agence américaine a en effet calculé que cet astéroïde pourrait rapporter à lui seul, s’il était exploité, un million de fois le PIB mondial! Sachant que ces cailloux extraterrestres pullulent en orbite autour du Soleil –ils sont des millions et on en décompte déjà 800 000 rien qu’au voisinage de la Terre – ce serait donc une mine d’or qui se cacherait au-dessus de nos têtes. Or, platine, terres rares… ils recèleraient des éléments très prisés par l’industrie des hautes technologies, et parfois menacés de pénurie.

    Ce n’est pas tout: la Lune aussi attise les convoitises. Surtout depuis que des études, extrapolées à partir des données collectées en 2007 par la sonde chinoise Chang’e-1, ont permis d’estimer qu’elle regorgerait d’énormes quantités d’hélium 3, un gaz issu du vent solaire quasi inexistant sur Terre, qui pourrait fournir l’énergie propre du futur.

    EXPLOITER L’ESPACE

    C’est donc une myriade de trésors qui attendraient depuis des milliards d’années, sagement installés sur leur orbite, d’être exploités pour enrichir l’humanité et la sauver de la déplétion programmée des ressources terrestres. Et la ruée vers cet eldorado cosmique semble déjà se préparer : en juillet dernier, la Nasa a fait savoir que deux projets de recherche sur des technologies visant à exploiter des ressources spatiales entraient dans leur phase avancée… Une annonce qui fait suite à l’accord signé il y a quelques mois entre les États-Unis et le Luxembourg pour l’exploitation commerciale des objets célestes. Le Luxembourg s’est en effet doté en 2017 d’une législation afin de favoriser l’implantation sur son territoire d’une activité pressentie comme lucrative et d’attirer d’éventuelles start-up, s’inscrivant dans le sillage des États-Unis, qui, dès 2015, s’étaient les premiers engouffrés dans la brèche de la seule législation existante: le traité de l’espace.

    DES DONNÉES INSUFFISANTES Pour connaître sa composition, la Lune a été cartographiée dans toutes les longueurs d’onde (ici en rayons gamma). Mais pour évaluer d’éventuels gisements, il faudrait prospecter sur place.

    UNE COMPOSITION BANALE Olivine, silicates, pyroxènes, feldspaths… Le seul morceau d’astéroïde rapporté sur Terre ne contenait aucun élément précieux.

    Pour comprendre, il faut savoir que, signé en 1967 par une centaine de pays, ce traité avait pour ambition de donner un cadre juridique aux activités spatiales. Mais en pleine guerre froide, il s’était contenté de garantir les notions de libre accès, de non-appropriation territoriale et de non-militarisation de “la Lune et des autres corps célestes”, tout en restant très flou sur la question de l’exploitation des ressources. “Le traité n’est pas clair, et les États-Unis et le Luxembourg ont profité de cette ambiguïté”, résume Arthur Sauzay, avocat au cabinet Allen&Overy et expert des questions spatiales à l’Institut Montaigne.

    COMME AU FAR WEST…

    En clair, les États-Unis et le Luxembourg considèrent que les corps célestes ont le même statut que les eaux internationales : elles n’appartiennent à personne, mais chacun a le droit d’y pêcher ce qu’il veut, selon le principe du premier arrivé, premier servi. Comme ce qui se fait aujourd’hui pour les échantillons scientifiques. “Pour l’instant, l’espace est plutôt parti pour devenir une sorte de Far West. Le premier arrivé plante son drapeau, et c’est lui qui fixe les règles”, prévient Arthur Sauzay. Ce qui n’est pas sans poser toutes sortes de problèmes, y compris éthiques (lire l’encadré page suivante).

    Sans compter que depuis le début des années 2010, de nombreuses entreprises privées ont fleuri pour préparer l’assaut : Deep Space Industry, Planetoid Mines Corp, Trans Astronomica, Moon Express ou l’emblématique Planetary Resources (soutenue par des dirigeants de Google) pour n’en citer que quelques-unes. De quoi permettre à l’humanité de se lancer dans une ruée vers l’or spatial ? Pas si sûr… Car au-delà de ces initiatives privées, des effets d’annonce et des prises de position juridiques, les difficultés qui émaillent la route des pionniers sont encore nombreuses. Et comme à la glorieuse époque du Far West, les déceptions risquent fort d’être à la mesure des espérances soulevées. Sachant que c’est la communauté scientifique qui joue ici le rôle de briseuse de rêves.

    De fait, sa réponse en trois temps est sans appel: d’abord, on ne sait toujours pas si ces richesses existent; si c’est le cas, on ne sait pas encore les extraire ; enfin, et surtout, il n’est pas sûr qu’il sera un jour rentable de les exploiter. Quant à les capturer et les ramener sur Terre pour en exploiter les ressources… On se souvient que sous la présidence de Barack Obama, la Nasa avait planché sur le sujet (voir S&V n°1118, p. 48). Mais ce programme ARM (Asteroid Redirect Mission), jugé trop coûteux et trop complexe, a été abandonné dès 2017…

    Finalement, dans un futur proche, seule l’utilisation des ressources sur place semble techniquement et financièrement crédible. Or, dans cette optique, les ressources de valeur ne seront plus celles que l’on croit : seule l’eau s’avérerait alors une véritable pépite.

    NASA - E. NAKAMURA ET AL - B. GUAY / AFP