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    Seule femme photographe dans le staff de l’AFP, Anne-Christine Poujoulat a commencé comme stagiaire au sein de l’agence avant de s’y faire une place. Cette passionnée d’infos, actuellement rattachée au service sports, nous parle des spécificités de sa profession et du rôle de la photo d’actualité à l’heure du multimédia.

    Le peloton dans la montée de Al-Jabal street lors de la troisième étape du Tour d'Oman 2019, entre Shati Al-Qurum à Qurayyat, le 18 février 2019.

    Chasseur d’Images — Que signifie être femme photographe dans une agence télégraphique telle que l’AFP?

    Anne-Christine Poujoulat — Je ne fais pas tellement la différence entre une femme et un homme photographe dans le métier que je fais. Je suis reporter photographe et j’ai une formation d’agencière. Mon travail en tant que femme, je ne le trouve pas différent de celui que font mes collègues hommes. La seule chose que je peux constater c’est que l’on est très peu nombreuses dans la photo d’actualité et en agence télégraphiques (AFP, AR, Reuters, EPA…). J’ai des collègues masculins qui considèrent qu’il existe un regard féminin, moi je ne fais pas de distinction. Il y a des regards plus ou moins sensibles de part et d’autre.

    Peut-on parler d’un métier “catalogué masculin”, comme l’est celui de pompier ?

    Le Français Kevin Mayer lors de l'épreuve de lancer du disque du décathlon masculin des Championnats de France d'Athlétisme Élite, à Marseille, le 15 juillet 2017.

    L’AFP, c’est: 1700 journalistes, 2400 collaborateurs dans le monde, 201 bureaux dans 151 pays et 3000 photos par jour.

    C’est possible. Historiquement, on y trouve plus d’hommes, de là à en déduire que c’est un métier d’homme… Si on aime la photo et l’actu, on ne se pose pas ces questions-là. Pour moi, en tout cas, ça n’a jamais été un frein. Mais quand j’étais responsable régionale au bureau de l’AFP à Marseille, je recevais des demandes de stagiaires, et il n’y avait jamais de filles. Au bout d’un moment je m’en suis étonnée, c’est vrai. En revanche, à Paris, ils ont des demandes régulières de la part de filles, signe que les choses sont peut-être en train de changer. Quand on est jeune et que l’on arrive dans ce métier avec déjà une idée d’empêchement, c’est qu’on vous a tenu un discours dans ce sens à un moment donné. Ça n’a pas été mon cas. Je ne suis pas pour un militantisme forcené, mais j’attends le jour où on ne se posera plus la question, où les choses se seront équilibrées. Ce qui pilote c’est l’appétence que l’on a pour ce métier; si on n’y met pas l’énergie, les photos ne rentrent pas. Il faut être bien là où on est et dans ce que l’on fait.

    Comment êtes-vous entrée à l’AFP?

    Je devais valider ma maîtrise d’audiovisuel par un stage en entreprise. J’étais en spécialisation photo, je l’ai donc fait à l’AFP. À la suite de quoi, ils m’ont gardée pour des piges et me voilà. On m’a juste prévenue qu’il n’y avait pas de femme, mais à aucun moment il n’a été question que cela allait être plus dur pour moi. J’ai commencé à Marseille et j’ai été très bien accueillie.

    Qu’est-ce qui vous a plu dans le traitement de l’actu généraliste?

    Ce que j’ai aimé d’abord c’est le fonctionnement de l’AFP. La manière dont l’agence était organisée ; le fait de traiter l’information en textes et photos, puis en vidéo. J’ai été très attirée par ce photojournalisme-là, très factuel et qui tous les jours pouvait changer de sujet. Le fait que ce soit une actualité que l’on traite au quotidien, qu’il y ait un enjeu chaque jour, à trouver l’image qui va raconter l’information le plus précisément possible, le plus factuellement possible ou le plus symboliquement possible. L’image qui serve l’actu.

    Quelles sont selon vous les qualités à avoir pour faire ce métier?

    Les joueuses françaises célèbrent leur victoire à l'issue de la demi-finale du Championnat européen de handball 2018 face aux Pays-Bas. AccorHotels Arena, Paris, 14 décembre 2018.

    Ci-contre – L’attaquant du Paris Saint-Germain Kylian Mbappé célèbre avec ses coéquipiers Neymar et Marquinhos le but qu’il vient de marquer contre l’Olympique lyonnais. Le 7 octobre 2018 au Parc des Princes à Paris.

    Une voltigeuse équestre s'échauffe avant la finale de la Coupe du monde de saut d'obstacles FEI, le 18 avril 2019 à l'École nationale d'équitation Cadre Noir à Saumur.

    Le Grec Stefanos Tsitsipas lors de son match contre le Suisse Stanislas Wawrinka au huitième jour du tournoi de Roland-Garros 2019 à Paris, le 2 juin 2019.

    Être réactif d’abord, voire anticiper les événements. Il faut se tenir très au courant de l’actualité, suivre son développement, s’adapter à la situation en cours pour chercher le meilleur angle et le meilleur moment. Cela demande de la vigilance, de la concentration. Finir par se dire: “il va se passer ça” pour être au bon endroit quand ça arrivera. Et puis être opportuniste : avoir des idées de photos en tête tout en étant réceptif à une image que l’on n’avait pas imaginée et qui peut surgir.

    Êtes-vous assignée à un domaine en particulier au sein de l’agence?

    On fonctionne par services et par bureaux. Il en existe dans le monde entier, organisés en rédactions avec un rédacteur en chef, des rédacteurs, des photographes, des vidéastes. En photo, on est tous généralistes, tous amenés à couvrir tous types de sujets susceptibles d’intéresser les journaux. À Paris, il y a quelques postes spécifiques pour lesquels les photographes postulent pour un temps donné, notamment deux postes au sport, où je suis actuellement. Mais s’ils ont besoin de renfort sur le général, je peux basculer sans problème. La plupart des photographes à l’AFP ne sont pas affectés à une rubrique fixe. Au quotidien, on arrive le matin, on lit les journaux, on regarde quels sont les sujets qui tombent sous le sens et ceux qui sont moins évidents, puis on en discute avec la rédaction en chef, comme dans toutes les rédactions.

    Le peloton défile lors de la cinquième étape du Tour d'Oman entre Samayil et Jabal al Akhdhar (Green Mountain), à Samayil, le 20 février 2019.

    Ressent-on moins de pression à travailler pour une agence télégraphique, sachant que les médias iront y piocher en priorité ?

    La pression est là quoi qu’il arrive parce qu’on entre en concurrence avec les autres agences. Et ça, c’est palpable sur le terrain. Toutes les agences télégraphiques ont des photographes sur les événements majeurs et fonctionnent de manière concurrentielle. Le client peut décider de se servir chez l’une ou chez l’autre, et le lendemain dans les journaux, ça se voit si vous avez été efficace. L’enjeu est permanent. La sanction tombe vite. Il faut donner le meilleur de soi-même ne serait-ce que par rapport à ça.

    De quelle nature sont vos relations avec les photographes indépendants ?

    Sur le terrain, c’est plutôt cordial. L’enjeu n’est pas le même. On ne recherche pas forcément la même chose. On n’a pas le même type de client. Un photographe indépendant aura une autre liberté, pour autant je ne considère pas que l’on manque de liberté. Il faut fournir un certain nombre d’images “classiques” mais il existe aussi un espace pour fournir des images différentes.

    Quelle est la part d’”auteurisme” autorisée dans votre pratique ?

    Je pense qu’elle existe. À une autre époque, les supports de diffusion photo étaient moins larges. Jusque dans les années 1990, les agences télégraphiques fournissaient pour un même événement entre cinq et dix photos. Il fallait illustrer une information en peu d’images, ce qui nous laissait peu d’espace pour proposer des photos “différentes”. Sur ce point, le numérique a ouvert le champ des possibles, parce qu’on a pu essayer des choses dans l’instant sans prendre de risques. Les supports Internet font que l’on fournit un plus grand nombre d’images et toutes les agences sont logées à la même enseigne. Elles sont tenues de fournir du factuel mais autorisent aussi les photographes à porter un regard plus personnel, ce qui a pour effet d’enrichir leur offre. La concurrence se situe désormais sur la rapidité certes mais aussi sur la qualité et la capacité à fournir une image différente.

    N’est-ce pas délicat de se frotter constamment à des thématiques différentes ?

    Les Canadiens Meagan Duhamel et Eric Radford lors de la finale du programme courts seniors en couple du Grand Prix de patinage artistique de l›ISU, le 8 décembre 2016 à Marseille.

    Fernando Alonso et sa Renault lors d›un tour d›essai sur le circuit Paul Ricard du Castellet, le 16 mai 2006.

    Chaque sujet à sa spécificité et il y a toujours une manière “agencière” d’aborder la chose. Il ne faut pas rater l’événement dans l’événement. Ne jamais perdre de vue qu’on est journaliste. Il faut être là au bon moment quel que soit le sujet. Cette demande de polyvalence, c’est ce que je trouve merveilleux à l’agence. C’est d’une richesse incroyable. Peu importe le sujet, on fait toujours de la photographie. En sport, il m’arrive de couvrir des disciplines que je n’ai jamais photographiées auparavant, il faut que je sorte une image malgré tout. L’important, c’est de ne pas tomber dans la routine, sans cesse se renouveler, chercher constamment de nouveaux angles, de nouvelles manières de photographier, changer de focale, rester curieuse.

    Qui s’occupe d’éditer vos sujets?

    Une compétitrice est encouragée alors qu'elle franchit la ligne d'arrivée de la course de VTT du “Raid des Alizés”, une compétition multisport exclusivement féminine qui se déroule sur l'île de la Martinique. 29 novembre 2018.

    Globalement, c’est nous qui éditons nos photos, qui les recadrons si besoin et qui les légendons. Et sur certains sujets, pour être plus rapides en fonction des heures de diffusions des images, il existe un vrai travail d’équipe avec des éditeurs. Mais même quand ils s’en occupent, ce sont les photographes qui envoient les photos depuis leur boîtier. Celles qui ne sont pas envoyées n’existent pas par définition. Dans le cadre d’événements spécifiques comme la montée des marches à Cannes, il se passe beaucoup de choses; les photographes n’ont pas le temps de choisir les photos. Elles sont envoyées en direct aux éditeurs grâce aux boîtiers câblés, là ce sont eux qui choisissent tout. Idem pour certaines compétitions sportives. Dans les événements soudains, comme l’incendie de Notre-Dame, les photographes font du “tag and send” : ils envoient les photos et les éditeurs les traitent. On a un devoir de rapidité avant tout.

    Comment voyez-vous l’avenir des agences télégraphiques?

    Je pense qu’elles ont plus que jamais leur utilité parce qu’elles sont garantes d’une information vérifiée et sûre avec des images non trafiquées. Ce dont on a énormément besoin à l’heure actuelle. Tant que l’on aura des agences de presse auxquelles on peut faire confiance, on se dit que l’information aura encore un sens. Nous sommes les garants de l’objectivité des événements qui se déroulent au jour le jour. C’est essentiel. Tout découle d’une certaine intégrité et d’une déontologie. Que les gens n’aient pas à mettre en doute notre neutralité.

    N’êtes-vous pas tentée par le reportage sur la durée?

    Oui, mais ça ne me taraude pas non plus. Je me retrouve bien dans le rythme d’une actualité changeante. Je pense qu’il y a aussi énormément de plaisir à traiter un sujet au long cours. L’agence m’a déjà envoyée sur des sujets auxquels je devais consacrer une semaine parfois. Avoir plus de temps, ça permet de trouver d’autres images. Mais l’actu me manquerait au bout d’un moment. L’un n’empêche pas l’autre de toute manière. Je pense que c’est une chance de vivre l’événement en direct. C’est ce que j’ai trouvé fascinant quand j’ai commencé, et ça continue.

    Anne-Christine Poujoulat est l’une des 14 photographes retenues pour la 2 e édition du festival “Les Femmes s’exposent”, qui se tient à Houlgate (Calvados) jusqu’au 31 août.