La France passe à l’offensive!
Le 7 septembre 1939, en vertu des accords passés avec la Pologne, l’armée française lance une offensive limitée dans la Sarre. Huit jours d’actions en trompe-l’œil qui constituent pour l’armée de l’Air un premier et sérieux avertissement.

Une semaine après le début de la Deuxième Guerre mondiale, Maur ice Gamelin, généralissime des forces armées, lance l’opération Sarre. Ce que la presse présente comme une offensive destinée à prendre à revers les troupes allemandes engagées en Pologne n’est, du point de vue militaire, que la concrétisation d’une hypothèse tactique incluse dans un plan d’opérations élaboré un an plus tôt! L’hypothèse Sarre, finalisée en janvier 1939, s’inscrit dans le cadre d’une doctrine fondamentalement défensive qui vise, dans un premier temps, à réaliser sur le front de Lorraine un alignement de notre saillant frontalier de Forbach par l’occupation des deux poches allemandes qui l’encadrent: à l’ouest la forêt de la Warndt ; à l’est la vallée de Blies au nord de Sarreguemines. De la réussite de cette action dépend la seconde phase: une attaque, plus au nord, en direction de Sarrelouis et Merzig face à la ligne Siegfried. Mais les accords franco-polonais (lire l’encadré page 21) ont jeté le flou sur les buts et la portée de cette opération. Au sommet de la hiérarchie militaire, les interprétations divergent. Le général Georges, commandant du théâtre d’opérations du Nord-Est voudrait mener en Sarre “une action rapide et vigoureuse pouvant soulager les forces polonaises en attirant sur notre front le maximum de troupes allemandes”.

Le Mureaux 115 constitue en septembre 1939 l’ossature de notre aviation d’observation. Celui-ci, photographié la veille de la guerre par le futur as du Normandie- Niémen Roger Sauvage, appartient au GAO 553, unité très engagée dans l’offensive de la Sarre. (DOC. SHD/AIR)
Point fixe d’un MS 406 camouflé en lisière d’un bois. Une scène typique des conditions d’utilisation des chasseurs français sur leurs terrains de campagne. L’appareil porte le n° 989. Il a été affecté en juin 1939 à l’état-major du GC II/3. Il sera abattu par la Flak un an plus tard. (SHD/AIR)
Une cinquantaine de Potez 39 équipe encore sept groupes aériens d’observation en septembre 1939. Celui-ci (n° 42) appartient au GAO 512 rattaché à la 5e armée terrestre. Par bonheur, cette unité, en cours de transformation, ne participera pas à l’offensive. (DR/COLL. B. BOMBEAU)

Ni le gén. Gamelin ni le président du Conseil, Édouard Daladier, ne partagent ce point de vue. Pour eux, l’action doit conserver un caractère limité et surtout ne pas provoquer de réactions de la Wehrmacht dont nos responsables surestiment les forces demeurées à l’ouest. La phase 1 de l’opération Sarre se cantonnera donc à un réalignement du front entre la frontière luxembourgeoise et le massif des Vosges. La suite dépendra de l’évolution de la situation sur le front polonais. La solution retenue présente un double avantage: elle minimise les risques et permet à la France de paraître respecter ses engagements.

Aux ordres du gén. Prételat, commandant le 2e groupe d’armées sur le front de Lorraine et d’Alsace, la 4e armée (gén. Réquin) mènera l’attaque au centre, dans le saillant d’Auersmacher entre les boucles de la Sarre et de la Blies et, en coopération avec la 3e Armée (gén. Condé), investira celui formé à sa gauche par la forêt du Warndt (voir la carte). Ce résultat acquis, la 3e armée, équipée en artillerie lourde, devra s’emparer des sommets dominant Sarrelouis en prélude à la seconde phase de l’offensive le long de la frontière luxembourgeoise en direction de la ligne Siegfried. Neuf divisions d’active, trois bataillons de chars légers Renault R-35 et un de vieux FT-17 – datant de la Première Guerre mondiale – prendront part à l’opération. En face, la Wehrmacht n’aligne que 13 divisions composées majoritai- rement d’unités de réserve avec peu d’artillerie, d’armes antichar et quasiment aucun Panzer! Le rapport des forces joue incontestablement en faveur des Français…

Une aviation écartelée

Pour investir ce bout de terre allemande, le Grand Quartier général compte sur la participation active de l’armée de l’Air pour “éclairer” son avance et régler son artillerie. L’organisation adoptée à cette époque divise tant bien que mal notre aviation en “forces aériennes de coopération” et en “forces aériennes réservées”. Si les premières – les plus nombreuses – dépendent d’un commandement Air, elles sont cependant à disposition pour emploi des seules forces terrestres: groupes d’observation au niveau de l’armée, du corps d’armée, de la division ; groupes de chasse (GC) et de reconnaissance au niveau de l’armée. Les secondes, dites “réservées”, obéissent au chef d’état-major de l’armée de l’Air, le gén. Vuillemin, qui en contrôle l’usage: groupes de chasse destinés à la défense du territoire (DAT), groupes de grande reconnaissance et groupes de bombardement. Dans un climat de perpétuelles tensions entre armée de l’Air et armée de Terre, un tel partage ajoute à la confusion doctrinale une chaîne de commandement complexe et des états-majors pléthoriques. Si pour les terriens l’aviation de coopérative n’est vue que comme un instrument organique de la manœuvre, l’idée même d’une participation directe à la bataille répugne à une aviation “réservée” jalouse de son indépendance. Vuillemin veut ménager ses forces, s’opposant par conviction à toute entreprise pouvant susciter une réaction prématurée de la Luftwaffe. Il n’entrevoit la possibilité d’une bataille “à armes égales” qu’à l’horizon de l’hiver 1941! D’ici là, il lui faut tempérer, organiser et rééquiper ses unités en vue des grands affrontements attendus au printemps 1940. L’opération Sarre est un souci supplémentaire dont il se serait bien passé…

Les survols de l’Allemagne autorisés par temps couvert pour bénéficier des nuages!

Une offensive sans bombes

Les moyens aériens vont donc essentiellement reposer sur la 1re armée aérienne rattachée, sur le théâtre d’opérations du nord-est, aux trois armées terrestres (AT) concernées. À savoir: deux groupes de reconnaissance (GR II/22 et II/52) ; quatre groupes aériens d’observation (GAO 1/520, GAO 1/506, GAO 2/506 et GAO 553) et un groupe aérien régional (14e GAR). Trois GAO et un GR, en cours de rééquipement, manquent à l’appel. Chaque groupe de reconnaissance compte alors de 12 à 14 avions en ligne, chiffres légèrement inférieurs pour les GAO qui ont valeur d’escadrille et dont la disponibilité dépasse rarement six à huit machines. La couverture aérienne sera fournie en priorité par trois des quatre formations du groupement de chasse n° 22 dépendant organiquement des 3e, 4e et 5eAT (GC I/3, GC II/4 et GC II/5). En amont, l’opération bénéfi- ciera des renseignements glanés par les GR I/33 et I/52 de l’aviation réservée opérant en profondeur sur le territoire allemand. Ponctuellement, d’autres unités aériennes des armées (2e et 8e AT) et de l’aviation réservée pourront être appelées en renfort. Chose inquiétante, l’attaque ne pourra compter sur aucun appui-feu venu du ciel! Dans son instruction en date du 5 septembre 1939, le gén. Mouchard, commandant la 1re armée aérienne, limite l’emploi des bombardiers français “aux seuls objectifs purement militaires suffi- samment dégagés de toute agglomération (et) pouvant être identifiés sans risque de méprise”. En fait, l’armée de l’Air, qui ne possède encore aucun avion d’assaut, serait bien en peine d’apporter le moindre support aérien offensif. L’opération Sarre devra donc se contenter d’observa tions et de renseignements. Encore que… une note du gén. Vuillemin signée un an plus tôt borne l’action des avions d’observation “à proximité des lignes sous protection de la chasse” avec “en aucun cas” la permission de les franchir! Seuls les appareils de reconnaissance sont autorisés à survoler l’Allemagne “à très haute altitude, par beau temps et, de préférence, par temps couvert pour bénéficier des nuages”! De telles contraintes opérationnelles – dues autant à la vétusté des matériels qu’à la crainte de représailles – limitent dangereusement l’éclairage du champ de bataille. Quelques groupes de bombardement (GB I/31 et II/31), opérant de jour sur d’antédiluviens Bloch MB.200 à trains fixes sont toutefois autorisés à voler au-delà des lignes “uniquement pour du renseignement”. À défaut, l’observation et le réglage d’artillerie incomberont, au plus près de l’action, aux ballons montés des 181e et 182e bataillons d’aérostiers répartis en une dizaine de compagnies d’aérostation d’observation (CAO).

Accompagné d’un membre du Conseil de guerre en grand uniforme, le général Vuillemin (premier plan à gauche) passe en revue une formation de MS 406 le 14 juillet 1939 au Bourget. Bien que périmé, le MS 406 est encore en septembre le chasseur standard de l’armée de l’Air. (DR)
Carte du théâtre des opérations. (BERNARD BOMBEAU)
Dernières heures de repos pour les pilotes de la JG 53 restés sur le front de l’ouest et qui bientôt échangeront leurs Bf 109D – auxquels peuvent encore tenir tête les MS 406 – contre des Bf 109E supérieurs en vitesse et en armement à nos Curtiss H-75 cependant plus manœuvrants. (DOC. BUNDESARCHIV)
Le 4 septembre à Semoutiers, un équipage de le 1re escadrille du GR I/52 s’équipe pour la première mission de guerre du groupe, sur un Po. 637. (SHD/AIR)

La Luftwaffe est occupée ailleurs…

À l’abri de la ligne Siegfried, la Luftwaffe est beaucoup moins puissante que ne le suppose l’état-major français qui surestime d’environ 30 % le nombre de ses avions de combat restés à l’Ouest. En fait, tous ses bombardiers en piqué et la majorité de ses bombardiers traditionnels sont engagés en Pologne. Il ne reste en Allemagne que quelques unités de grande reconnaissance et environ 200 chasseurs de la Luftflotte 3 (gén. Sperrle) déployés des Pays- Bas à la frontière suisse. À dire vrai, l’armée de l’Air n’effraie pas outre mesure une Luftwaffe plus soucieuse de contrer d’éventuelles incursions britanniques en mer du Nord et sur la Ruhr que de déployer des moyens face à la ligne Maginot. De plus, les ordres du Führer sont stricts ; ils interdisent toute action offensive, terrestre ou aérienne et le passage sur les positions françaises aux avions d’observation allemands. Hitler juge inopportun d’activer un second front avant que la “question polonaise” ne soit réglée. Dans les “Lands” frontaliers, la Luftwaffe ne dispose que de quelques groupes de chasse: les Stab, I et II/JG 53 sur Messerschmitt Bf 109D et E répartis entre Wiesbaden, Kirchberg (Rhénanie-Palatinat) et Mannheim ; les JGr 152 et JGr 176 sur Bf 109D à Biblis (Palatinat) et Gablingen près d’Augsbourg et le 11(N)/JG 72 (JG 52) nouvellement créé sur Bf 109D, à Böblingen (Stuttgart). Bref, bien peu de choses…

Deux Potez 637 du GR I/52 volent vers le front. Maniable et assez rapide pour l’époque, l’avion français n’a rien à envier à son homologue allemand le Dornier 17P, hormis ses appareils de prises de vues Zeiss bien plus performants que l’unique Labrely qui équipe nos Potez. (SHD/AIR)
Parfois la censure distribue à la presse quelques vues aériennes (volontairement ?) dégradées. Sur ce cliché pris en septembre à l’ouest de Sarrebruck, les annotations indiquent: A: voie ferrée ; A1: fumée de locomotive ; B: casernes ; C: ligne Siegfried ; D: barbelés ; E: obstacles antichars ; F: fils téléphoniques. (DR/COLL. B. BOMBEAU)

Avantage à la France…

Sur le papier, les forces terrestres et aériennes françaises dominent quantitativement leur adversaire. Certes, les anachroniques Mureaux 115 et 117 des GAO (1), lents mais maniables, ne peuvent intervenir que sous la protection de la chasse, tout comme les vieux bimoteurs Bloch MB.200 et les quelques Potez 542 qui dotent encore quelques sections. Le Po. 637, pour l’heure le plus moderne de nos appareils de reconnaissance, n’a rien à envier à ses homologues allemands. Mais ses performances ne le mettent pas à l’abri des intercepteurs. Même les Bloch MB.131, calamiteux bombardiers, peuvent encore jouer un rôle d’éclaireur si tant est qu’ils soient escortés. Le Messerschmitt Bf 109E, que les Alliés ne vont pas tarder à apprendre à redouter, n’est encore présent à l’Ouest qu’en petit nombre.

La précision et la cadence de tir de la DCA allemande surprennent les pilotes français aussi bien aux basses qu’aux moyennes altitudes. Ici le modèle Flak 38 de 20 mm capable de tirer 220 obus/minute. (DR/COLL. B. BOMBEAU)

Le Morane-Saulnier 406 fait jeu égal avec les “vieux” Bf 109D et les nouveaux Curtiss H-75A, récemment acquis aux États-Unis – une quarantaine va participer à l’offensive – peuvent espérer tenir tête aux “Emil” de la JG 53 qu’ils surclassent par le nombre. La drôle de guerre n’a pas encore débuté que déjà la “drôle d’offensive” prend l’allure de test dans un jeu de dupes.

Premières missions sur l’Allemagne

Le 3 septembre, le gén. Gamelin ordonne au gén. Prételat de “commencer nos actions au-delà de la frontière par des reconnaissances et des coups de main”. Dès le 4 au matin, trois groupes de reconnais sance sont en alerte. Un ordre émanant de la présidence du Conseil impose “pour assurer une concordance d’action avec l’aviation britannique” que les opérations aériennes ne commencent qu’à partir de 14 heures. Mais, en début d’après-midi, les mauvaises conditions météorologiques obligent à retarder les vols. Ce n’est qu’à 17 h 15 que le Po. 637 n° 18 de la 2e escadrille du GR I/33 décolle de Saint-Dizier avec pour équipage le lieutenant Cantener (pilote et chef de bord), le lt Mathern (observateur) et le sergent-chef Gallard (mitrailleur). Il est suivi 5 minutes plus tard par le Po. 637 n° 28 du lt Pécou (navigateur et chef de bord) avec l’adjudant-chef Ducrocq (pilote) et l’adj. Lods (mitrailleur). Les deux appareils arrivent au-dessus de la frontière en formation sous un plafond bas qui les oblige à voler à moins de 200 m, puis ils se séparent. Le n° 18 monte à 1 000 m après avoir passé Thionville, oblique vers l’est et la ville allemande de Merzig, en Sarre, où le temps s’améliore. Les premières observations visuelles ne révèlent rien de particulier. L’avion enclenche ses caméras et met cap au nord sur le village de Losheim occupé par la troupe qui ne réagit pas. Il poursuit sa route vers Coblence avant que la pluie ne l’oblige à faire demi-tour. À 18 h 40, il revient se poser à Saint-Dizier, suivi 10 minutes plus tard par le Po. 637 n° 28 qui a survolé les terrains d’aviation éloignés de Langendiebach, en Hesse, puis de Hombourg, en Sarre, sans rencontrer la moindre opposition. Ce même lundi, trois missions étaient programmées pour le GR II/52 sur Heidelberg, Stuttgart et Tuttlingen, mais le mauvais temps a contraint les avions à regagner leur terrain d’Herbéviller. Sans être inquiété, un Po. 637 de la 1re escadrille du GR I/52 parti de Chaumont-Semoutiers – où il est basé depuis seulement deux jours – est parvenu à ramener des clichés de la région d’Ulm. Là encore, aucune activité particulière n’est détectée. Le futur gén. Martial Valin, alors commandant du GR I/33, effectue ce 4 septembre un premier survol nocturne de la ligne Siegfried avec comme équipage Noël (pilote) et Germette (mitrailleur). Ces missions de reconnaissance, ainsi que quelques patrouilles de MS 406 du GC I/3 sur la rive gauche du Rhin, sont les premières de l’armée de l’Air sur l’Allemagne en guerre.

À l’abri d’un remblai de terre, camouflé par quelques arbres, ce Bloch 131 du 14e GAR se prépare à partir sur le terrain de Martigny (Vosges). Lourd et sousmotorisé, ce bombardier raté n’est plus employé que pour la reconnaissance.
Une patrouille triple de Curtiss: une formation classique mais peu flexible en combat aérien. Les photos en vol du H-75A début septembre 1939 sont rares. Celle-ci est postérieure aux évènements de la Sarre comme en témoignent les cocardes de fuselage introduites en janvier 1940. (SHD/AIR)

Cache-cache dans les nuages

Le 5 septembre, le plan d’attaque est définitivement arrêté. La frontière sera franchie le 7 septembre et le gros de l’offensive débutera le 8 par des opérations limitées visant à investir des positions allemandes entre Rhin et Moselle. De nouvelles reconnaissances sont demandées. C’est au tour de la 1re escadrille du GR II/33 d’envoyer trois Po. 637 au-delà des lignes. Les conditions météo sont à peine meilleures que la veille. Le premier pousse jusqu’à Trèves sans rencontrer d’opposition. Le second part photographier de nouveaux terrains d’aviation dans la région de Giessen et Serrig dans le Palatinat. Une fois passée la fron- tière à hauteur de Sierck-les-Bains et longé le massif du Hochwald, le mauvais temps contraint l’avion à regagner Soissons. La troisième mission du GR II/33 est effectuée le long de la frontière luxembourgeoise. L’ensemble des secteurs survolés est jugé “calme”. Ce 5 septembre, le GR II/22 entre dans la partie. Deux reconnaissances à vue entre 1 000 et 1 500 m sont demandées aux MB.131 d’Étain ; l’une sur l’axe Volkingen- Sarrebruck, l’autre sur Sarrelouis- Merzig. Les deux appareils jouent à cache-cache entre les nuages sans rien noter de particulier. De son côté, le GC II/5 inaugure sa première mission de guerre sur H-75A en couverture des deux Bloch. Le cdt Hugues prend la tête d’une patrouille double: cne Mouraisse, s/ lt Trémolet et adj. Goujon pour les “Sioux” (3e escadrille) ; cne Reyne, adj. Gras et sgt. Bouhy pour les “canards” (4e escadrille). La formation partie à 13 heures est de retour à Toul à 14 h 30 sans avoir croisé l’ennemi ni essuyé de tirs de défense. Le ciel est désespérément vide de tout avion à croix noires… Le mercredi 6, le gén. Georges encourage ses troupes évoquant “ordre moral et considérations extérieures”. Au front, où les conditions météorologiques peinent à s’améliorer, le GR I/33 se plaint de ne pas recevoir en continu d’informations météo plus précises. Ses Potez sont cloués au sol. Seul le GR II/22 réitère sa reconnaissance à vue de la veille, sans plus de succès. En soirée, les premiers éléments de la 4e armée franchissent la frontière et s’infiltrent sans rencontrer de résistance dans un no man’s land évacué. La première phase de l’opération Sarre vient de débuter…

Le pilote d’un Bloch 131 avec à ses côtés un membre d’équipage dans le passage étroit qui conduit au poste avant du navigateur. Les appareils de première ligne ne sont pas dotés de doubles commandes. Le MB.131 n’est défendu que par trois mitrailleuses et sa vitesse de croisière peine à atteindre 300 km/h. (SHD/AIR)

Curtiss et Potez entrent en scène

Au matin du 7 septembre, de petits détachements s’aventurent aux abords des lignes adverses. Les Allemands ne réagissent pas mais les Français butent sur de nombreuses mines qui ralentissent leur progression. À 24 heures de l’offensive générale, le Grand Quartier général n’est pas beaucoup plus avancé que la veille. On fait appel à l’aviation. Dès 7 heures du matin, le GC II/4 a envoyé sur nos lignes trois patrouilles de Curtiss H-75A conduites par le lt Pierre Claude, “patron” de la 3e escadrille. C’est la première mission de guerre pour la majorité des “Petits Poucets”, impatients d’en découdre, qui n’ont quasiment pas volé depuis leur arri- vée à Xaffévilliers le 28 août. Piloté par le s/lt Duperret accompagné de l’adj. Gerbet (radio-navigateur), le Potez 631 “de commandement” de l’escadrille décolle également avec à son bord le colonel Cochet, commandant les Forces aériennes auprès de la 5e armée de Terre (AT), pour une reconnaissance du dispositif adverse. Sans escorte et en dépit du mauvais temps, l’appareil survole à 2 000 m Zweibrücken et Offenburg poussant même jusqu’à Karlsruhe et Rastatt sans être inquiété. Le GR I/33 a programmé trois missions photographiques à haute altitude afin de repérer des terrains ennemis dans les régions de Giessen et Francfort. La première décolle à 9 h 20 de Saint-Dizier suivie de la seconde 15 minutes plus tard. La troisième est annulée. On reprend les mêmes avions que l’avant-veille. Le Potez 637 n° 18 met le cap sur Sarrebruck et remonte en direction de Francfort. Le Po. 637 n° 28 passe les lignes à Merzig et se dirige vers Wiesbaden. Arrivés sur le Rhin à hauteur de Rüdesheim/Bingen, les deux appareils butent sur une couche nuageuse qui leur masque le relief et sont contraints de faire demi-tour. Le n° 18 rejoint Saint-Dizier sans encombre. Le n° 28, à l’issue de 2 h 30 min de vol, se pose à Metz d’où il rejoindra sa base après ravitaillement, en début d’après-midi (2).

Criblé de balles, il échappe au pire

Devant ces piètres résultats, le commandant Valin décide de lancer à 16 heures deux nouvelles missions en laissant aux chefs de bord l’initiative de l’altitude en fonction des conditions météo. Au nord de Francfort, le terrain de Giessen est survolé par le Po. 637 n° 19 de la 1re escadrille du GR I/33 qui révèle la présence d’une vingtaine de bombardiers. Près de Darmstadt, à Griesheim, le Po. 637 n° 17 observe quant à lui le déploiement de Bf 109D du JG 54. Ces deux missions ramènent des informations précieuses. Toutefois, le dysfonctionnement des caméras et le givre qui s’est formé sur les objectifs rendent la majorité des clichés inutilisables. Qui plus est, l’état-major interprète mal les rapports des observateurs. La présence de bombardiers à Giessen ravive sa crainte d’une offensive aérienne allemande. Crainte totalement infondée: les bimoteurs repérés sont des avions en transit vers l’est! Ce 7 septembre va toutefois laisser un souvenir plus prégnant aux équipages du GR II/52 rattaché à la 5e AT. Le Po. 637 n° 52 avec le lt Vauthier (observateur) pour commandant de bord, l’aspirant Malle (pilote) et le caporal-chef Bioletti (mitrailleur) reçoit pour mission de reconnaître la région de Kaiserslautern. Arrivés à proximité de la ville, trois Messerschmitt 109 le surprennent. À l’issue d’un piqué prononcé l’avion français parvient à s’échapper à basse altitude. Criblé de balles, il se présente au-dessus de son terrain d’Herbéviller sur un seul moteur et prend violemment contact avec le sol. Par chance, le terrain est détrempé. L’équipage est indemne mais le Potez est bon pour la ferraille. L’armée de l’Air a fait connaissance avec le Messerschmitt 109 et le GR I/33 enregistre sa première perte du fait de l’ennemi.

ANF Mureaux 115 n° 6 du GAO 553. Ouvrant la triste liste des pertes au combat de l’armée de l’Air, c’est un avion identique de cette même unité qui est abattu dans la soirée du 8 septembre par des Bf 109D dans la région de Karlsruhe. (DR/COLL. B. BOMBEAU)

Plus chanceux, un Bloch MB.131, piloté par le cne Carol, commandant la 4e escadrille du GR II/22, est intercepté par un 109 lors d’une reconnaissance sur Sarrelouis. Le Français parvient à lui échapper dans les nuages et regagne sa base d’Étain avec plusieurs impacts. En soirée une patrouille simple de la 3e escadrille du GC II/5 partie de Toul-Croix-de-Metz ne retrouve pas son terrain et doit se poser la nuit tombante à Manoncourt-sur-Seille, en Meurthe-et-Moselle. À l’atterrissage un Curtiss touche de l’aile. Il sera renvoyé à Reims pour réparations.

Départ en mission d’un Potez 637 du GR II/52. Aviateurs et “terriens” forment l’équipage des avions de reconnaissance et d’observation de l’aviation de coopération dont le chef de bord, placé au centre, est communément un navigateur issu de l’armée de Terre. (SHD/AIR)

Un état-major ankylosé

Les choses sérieuses viennent de commencer… Mais il y a plus inquiétant: dans la hantise d’un bombardement massif de nos centres industriels et urbains, l’état-major a attaché plus d’importance à la découverte de quelques avions en transit qu’à l’installation d’une unité de chasse allemande sur une base à proximité du front. L’importance du déploiement à Griesheim de Bf 109D a été dangereusement sous-estimée, au point que les formations directement impliquées dans l’opération Sarre ne semblent pas en avoir été averties. Autre sujet d’inquiétude: contrairement aux unités de reconnaissance stratégiques dont les appareils pénètrent en “solo” ou à deux loin derrière les lignes, les groupes de reconnaissance à la disposition des corps d’armées doivent travailler en liaison permanente avec l’aviation de chasse. Or, pour cette seule journée du 7 septembre, pas moins de deux avions attachés aux 4eet 5e AT ont été interceptés sans intervention des Curtiss et des MS 406 chargés de leur protection. À tort, le gén. Prételat interprète cette absence comme un “manque de coopération”. L’épisode révèle en fait une insuffisance dramatique de coordination. Au soir du 7 septembre, alors que la radio française fait état de premiers “combats victorieux dans la Sarre”, en Pologne, le drapeau nazi flotte déjà sur Cracovie.

Le H-75A-1 (quatre mitrailleuses) n° 89 de la 3e escadrille du GC II/4 sur lequel le sgt/c. Casenobe obtint la première victoire du groupe le 8 septembre contre des Bf 109D du I/ JG 53 conduits par le célèbre as Werner Mölders. (SHD/AIR)

Le GC II/4 décroche ses premières victoires!

Au matin du 8 septembre, la 4e armée passe à l’attaque. L’effort se concentre sur la trouée d’Auersmacher. Dès 7 heures, la chasse française assure la couverture des secteurs frontaliers. La 4e escadrille du GC II/4 engage 11 avions sans rencontrer l’ennemi. En début d’après-midi, le relais est pris par six Curtiss H-75A de la 3e escadrille des “Diables rouges” scindés en deux patrouilles étagées conduites par l’adjudant-chef Cruchant. Le temps est clair et la visibilité bonne. La formation orbite sur un axe Sarreguemines-Wissembourg- Landau. Vers 15 h 30, les avions sont pris à partie par la DCA au passage des positions allemandes à hauteur de Winden. Accaparés par la Flak, dont ils essuient pour la première fois les tirs, les pilotes se laissent surprendre par une formation Schwarm (quatre avions) de Messerschmitt Bf 109D du I/JG 53 conduits par le célèbre “as” de la guerre d’Espagne, l’oberleutnant Werner Molders déjà titulaire de 14 victoires. Les Allemands foncent dans le dos des Français et, emportés par leur élan, les dépassent. Le sgt Diétrich encaisse une rafale sur l’empennage et l’aile droite de son H-75A n° 111. Mais les “Diables rouges” réagissent bien. Le sgt/c Casenobe (H-75A n° 89) se lance à leur poursuite, tire de loin sur un premier Messerschmitt, puis de plus près sur un second qui menaçait son chef de patrouille. L’adj. Pierre Villey sur le H-75A n° 67, aux prises avec plusieurs Bf 109D, parvient à en toucher un avant de dégager. Les Allemands rompent le combat en piquant vers le nord-est. À 16 heures, les six Curtiss sont de retour à Xaffévillers. Ils revendiquent deux victoires partagées qui seront homologuées à Casenobe, Cruchant et Villey. De son côté, la Luftwaffe ne fait état d’aucune perte. Mais le Bf 109D de Mölders, moteur endommagé, a été contraint de se poser en catastrophe derrière ses lignes…

De retour de mission, la gondole ventrale criblée d’éclats d’un Potez 637. L’observateur s’y tient à genoux dans une position pour le moins inconfortable. (SHD/AIR)

Premiers Français tombés au combat

Pour la seule journée du 8 septembre, le GAO 1/520 effectue huit missions sur la Sarre. Au cours de l’une d’elles, un (ANF) Les Mureaux 115 isolé du GAO 1/520, opérant au profit du 20e corps d’armée, est engagé par un Messerschmitt. L’issue du combat ne fait pas de doute. Pourtant, profitant des qualités manœuvrières de son avion, le sgt/c Grivel parvient, à force de virages serrés et de spirales, à éviter six passes de son adversaire avant de rejoindre son terrain de Delme. Tous n’ont pas cette chance. Parti de Sarrebourg à 17 h 25, le Mureaux 115 n° 15 du GAO 553 a pour mission une reconnaissance photographique du terrain de Karlsruhe. Mission quasi-suicidaire pour l’antique monomoteur français qui se traîne à 250 km/h. Surpris à 5 000 m au-dessus de son objectif alors qu’il retournait dans ses lignes, il est abattu par le leutnant Paul Eberhard Gutbrod aux commandes d’un Bf 109D du 11(N)/ JG 72. Deux passes ont eu raison de l’appareil français. Gravement blessé, l’observateur est parvenu à se parachuter mais son pi lote, éjecté de l’avion, est tombé sans parachute. Cette première victoire allemande homologuée sur le front de l’Ouest ouvre la liste des pertes de l’aviation française au combat. L’armée de l’Air déplore la mort du s/lt Jean Davier (observateur) et du sgt/c Simon Piaccentini (pilote). Comment comprendre qu’un objectif aussi éloigné ait pu être assigné à un groupe aérien d’observation ? La mission remplie par l’ANF 115 était typiquement de celles normalement dévolues à la reconnaissance. Au premier jour de l’offensive, ce premier deuil met en lumière la confusion qui prévaut à l’emploi de notre aviation de renseignement.

Le GR I/33 mis à contribution

Cette confusion se répercute également sur le GR I/33 des forces aériennes réservées. La première mission de la journée, confiée au Po. 637 n° 17 de la 1re escadrille, reprend à son compte les deux fournies la veille: reconnaissance en profondeur – entre 6 000 et 7 000 m d’altitude – des terrains d’aviation et des emplacements de DCA autour de Phalsbourg, Oppenheim, Francfort, Worms et Darmstadt… De retour à Saint-Dizier à 13 heures, la mission est un succès. Les deux suivantes sont plus inhabituelles. Bien qu’en retard du fait du mauvais temps sur le planning du groupe, l’unité se voit demander un soutien direct à l’opération Sarre afin d’épauler les groupes de reconnaissance d’armée et les groupes aériens d’observation rattachés aux unités terrestres. Dans le courant de la matinée, la première mission conduit le Po. 637 du lt Platonoff (1re escadrille) à un survol de la vallée de la Sarre de Merzig à Konz – à proximité de Trèves – pour fournir à l’état-major une couverture photographique du secteur frontalier avec le Luxembourg. Sans protection aérienne, elle est interrompue par l’arrivée de chasseurs allemands. En début d’après-midi, le flambeau est repris par un autre Po. 637 de la 1re escadrille et le même scénario se reproduit ; l’avion français prend une quarantaine de clichés exploitables avant de faire demi-tour sous la menace des Messerschmitt! Curieusement, après ces deux missions avortées, le cdt Valin prend le risque de faire appel à un des derniers vieux Po. 542 (n° 125) de la 2e escadrille pour une reconnaissance nocturne sur un axe allant de Trèves à Coblence. La mission de 3 heures, effectuée par temps clair et sans escorte, est une réussite et permet le repérage de mouvements de troupes. Elle sera répétée le lendemain 9 septembre par le même avion, puis à deux reprises dans la nuit du 10 au 11 par les Po. 542 nos 134 et 126 sur des itinéraires assez semblables. Les réactions de plus en plus mordantes et précises de la Flak conduiront ensuite au retrait des lents et vulnérables Po. 542.

Une formation de Bloch 131 du 14e GAR. Deux de ces appareils furent victimes des Messerschmitt Bf 109 dans la matinée du 9 septembre. La majorité des MB.131, à peine entrés en service, furent relégués aux écoles à l’arrivée des premiers Potez 63/11. (SHD/AIR)
Les Messerschmitt enchaînent les passes. À bord du bimoteur, c’est l’hécatombe.

Un premier bilan contrasté

Au fil des heures, la chasse allemande impose sa présence. En mission photo sur la ligne Siegfried, l’équipage d’un Bloch MB.131 du 14e GAR en fait l’amère constata tion. Parvenu à l’est d’Hornbach, son chef de bord, le cne Fion, estime préférable de rebrousser chemin à l’approche d’un Schwarm de Messerschmitt. Pourtant, la chasse française n’a pas déserté le ciel. Deux patrouilles des “Sioux” (1er escadrille du GC II/5) escortent un Po. 637 en reconnaissance sur les ponts de la Moselle. Quatre Bf 109 sont aperçus au-dessus de la formation. N’ayant pas l’avantage de l’altitude, les Curtiss n’attaquent pas et les Messerschmitt passent leur chemin. En fin de journée une nouvelle sortie de la 3e Escadrille du II/4 ne donne rien mais au retour, en panne d’essence en vue du terrain, le sgt Carrère rate son atterrissage et termine sur le dos. Blessé, il est hospitalisé à Lunéville. Sérieusement endommagé, le H-75A n° 87 ne reviendra en unité que fin février! Le bilan de cette première journée de combat est pour le moins mitigé. Certes, les Curtiss revendiquent deux victoires aériennes (dont au moins une plutôt incertaine), mais l’aviation d’observation a perdu un équipage. L’attitude défensive de la chasse allemande a été payante. De nombreuses missions ont avorté du seul fait de sa présence. Il apparaît clairement que les Français sont très mal renseignés sur ses implantations. L’omniprésence des Messerschmitt rend toute mission dangereusement risquée au-delà des lignes sans la protection des Curtiss ou des Morane. Ceux-ci n’ont encore affronté que des Bf 109D à moteur Jumo, inférieurs en performances aux H-75A-1 et A-2 mais pouvant faire jeu égal avec les MS 406 plus manœuvrant. Les rendez-vous manqués entre les avions de renseignement et les chasseurs ont mis en évidence un manque de coordination des chaînes de commandement et une lourde déficience en matière de transmissions. En théorie, celles-ci permettent des liaisons en phonie des avions avec le sol, des avions entre eux et des unités avec les organes de commandement. Dans la pratique, à l’incompatibilité des matériels entre les armées s’ajoutent des réglages trop compliqués pour être communément utilisés en vol. Les premières confrontations ont tourné à l’avantage d’une Luftwaffe tactiquement mieux organisée et servie par un guet aérien efficace. En l’absence de forte opposition, l’offensive terrestre se déroule néanmoins selon les prévisions. Le 8 septembre au soir, les objectifs planifiés ont été atteints: la 2e division s’est emparée des hauteurs d’Auersmacher et l’ennemi a cédé du terrain dans le Warndt. Mais en Pologne, la situation est bien plus alarmante: la 4e Panzerdivision n’est plus qu’à 120 km de Varsovie…

Un des derniers Po. 542 qui arbore la “Hache de guerre” de la 1re escadrille du GR II/33. Témoin d’un autre âge, ce bombardier, déclassé dans la reconnaissance, mena quatre missions de nuit sans escorte en territoire allemand les 9 et 10 septembre! (SHD/AIR)
L’empennage du Bloch 131 n° 92 du capitaine Fion, commandant la 2e escadrille du 14e GAR, abattu le 9 septembre par les Bf 109E du I/JG 53. (SHD/AIR)

Missions tragiques pour le 14e GAR

Le 9 septembre, au deuxième jour de l’offensive, les troupes françaises poursuivent leur progression. Le soleil est à peine levé que le 170e régiment d’infanterie traverse la Sarre près de la frontière. Plus au nord, des Renault R-35 du 22e bataillon de chars de combat franchissent à leur tour la rivière sur un pont de bateaux. Plusieurs divisions progressent à gauche de Forbach dans la forêt de Warndt, ralenties seu lement par les mines et les pièges. Signe d’une résistance plus sournoise, les affrontements aériens vont s’intensifier. Dès le matin, les choses commencent mal pour l’aviation de reconnaissance. Partis au-dessus de la ligne Siegfried avec pour mission de compléter la couverture photographique interrompue la veille, deux MB.131 du 14e GAR vont se heurter à la chasse allemande. Les deux bimoteurs ont décollé à 10 heures de Martigny-lès-Gerbonveaux. Ils évoluent en formation jusqu’aux environs de Sarralbe avant de se séparer. Le premier, aux ordres du cne Frebillot (pilote, commandant la 1re escadrille) survole Sarrebruck sans escorte après avoir atteint péniblement l’altitude de 6 000 m. Le MB.131 est un très mauvais grimpeur. Cap au nord: l’adj. Thiebault (navigateur) enclenche les caméras ; l’appareil remonte sans encombre la ligne Siegfried jusqu’à Lebach où il entame un demi-tour. C’est alors que le klaxon de bord retentit: deux Messerschmitt croisent l’avion français par l’avant et se mettent en position de tir sur sa gauche. Dans la tourelle dorsale ainsi que dans la coupole ventrale, le sgt/c Lacaille et le cap. Martellière tentent de riposter mais les mitrailleuses MAC sont gelées! Une première rafale puis une seconde labourent le fuselage, blessant les deux hommes. Le cne Frebillot manœuvre désespérément mais le Bloch, lourd aux commandes, refuse de grimper. À la troisième passe, le moteur droit est touché. L’avion perd de l’altitude. Vertical Sarrebruck, les Messerschmitt rompent le combat. Tant bien que mal, le pilote maintient l’appareil sur un moteur à la limite du décrochage, repasse les lignes et parvient à rejoindre Martigny. En vue du terrain, l’altimètre n’indique plus que 500 m. Au toucher des roues, le train droit s’efface et l’avion termine sa course par un magistral cheval de bois. L’équipage est sauf mais le cap. Martellière ne survivra pas à ses blessures. Après s’être séparé de l’avion du cne Frebillot, le second Bloch (n° 92) de la 2e escadrille a pris la direction de Hornbach. À peine a-t-il franchi la frontière qu’il est attaqué à 11 h 30 par six Bf 109E du I/JG 53. Le combat est violent. Les Messerschmitt enchaînent les passes. À bord du bimoteur, c’est l’hécatombe. Un à un tous les membres de l’équipage sont tués ou blessés. Seul le sgt Trusson (mitrailleur dorsal) parvient à sauter avant que le Bloch, moteur droit en flammes, s’écrase en vrille près de Sarreguemines. Dans les débris calcinés, on relèvera les corps du cne Fion, commandant la 2e escadrille (navigateur, dont c’était la seconde mission de guerre en moins de 24 heures), du sgt/c Bouvry (pilote) et du sgt Rayat (mitrailleur). La victoire sera homologuée à l’oberfeldwebel Griemmling du I/JG 53.

Les Bloch 200 lancés dans la fournaise

Vers 14 heures, deux MB 200 du GB I/31 et un troisième du GB II/31 quittent leurs bases de Connantre et Marigny-le-Grand pour des reconnaissances à vue de la frontière de Sierck à Zweibrücken. Pure inconscience des états-majors: que viennent faire ces antiques bombardiers de nuit en plein jour dans la bataille ? Le “patron” de la 31e escadre, le lt/ col. Enselem, conscient des risques, a tenu à embarquer à bord du n° 132 du II/31. Le cdt Delozanne, chef du 2e groupe, a pris place dans le n° 163. En l’absence du commandant du 1er groupe, détaché à Reims pour se familiariser avec les nouveaux Lioré et Olivier LéO.451, son adjoint, le cne Villadier, prend le commandement du n° 33 avec pour pilote l’adj. Poilane et, pour navigateur, le lt Hirsch de la 1re escadrille arrivé la veille à Connantre. Nous empruntons à la revue Icare (n° 53) le récit qu’il fit de ce vol: “En troisième position, à 500 m derrière les deux autres avions, cap à l’est en direction du point de rendez- vous avec les MS 406 d’escorte du GC II/6 ; nous étions à 5 000 m, il faisait un temps magnifique avec une visibilité de 80 à 100 km. Après avoir survolé Metz, les deux autres MB.200 continuèrent tout droit en direction de Sarrebruck. Soudain, entre les deux avions et moi, j’aperçus une énorme sphère noirâtre: des dizaines d’éclatements de DCA, parfaitement réglés. Et tout de suite, je vis les avions de tête accrochés par les Messerschmitt. L’un des nôtres fut descendu en flammes. Nous étions à peu près au-dessus de Sarrebruck [le leader ayant sans doute confondu les rivières Sarre et Moselle, NdA]. Un chasseur nous fit une passe. Nous nous laissâmes glisser presque à la verticale de 5 000 à 500 m. Le Bloch 200 tombait comme un caillou et le chasseur nous perdit. Nous prîmes un cap à l’ouest. Un quart d’heure plus tard, avarie ou impact, un de nos moteurs nous lâchait et nous atterrîmes le long d’une route à Haudiomont-Manheulles, non loin de Verdun.”

Les avions de têtes furent accrochés par les Bf 109. L’un d’eux fut descendu en flammes.

Au contact du sol, le train fixe se brise mais l’équipage est sauf. Un sort plus dramatique attend le MB.200 n° 163, abattu en flammes par le Bf 109D de l’oberleutnant von Bothmer du JGr 152. Il n’y a aucun survivant: cdt Delozanne (chef de bord) ; lt Joly (pilote) ; s/lt Charreire ; adj./c Petton ; adj. Gaillères (mitrailleurs). Bien que très sérieusement touché, le troisième Bloch (n° 132) parvient à se poser dans les lignes ennemies où son équipage est fait prisonnier. La victoire sera attribuée au hauptmann Leesmann, commandant le JGr 152.

Un crayon et du papier…

Un autre MB.200 du GB II/32, venu sans escorte de Chissey, dans le Jura, effectue le même jour une reconnaissance à vue (avec croquis à main levée!) de la voie reliant Konz-Karthaus-Merzig-Trèves. Une mission du même type est accomplie à l’autre extrémité du front, entre Pirmasens et Landau, par un MB.200 de la 2e escadrille du GB I/32 venu de Dijon. Dans ses mémoires (Chasseurs du Ciel, Éditions Perrin), le lt Bernard Duperier dévoile les sentiments éprouvés durant ce vol, en place droite aux côtés de son chef d’escadrille le cne Pontalba: “Notre Bloch 200 décolle le 9 septembre au matin avec un peu de retard du fait du brouillard. Le ciel est d’une pureté éclatante au-dessus de l’Alsace que notre avion survole avant de s’engager en territoire ennemi. Qu’ai-je ressenti en ces instants ? Sans doute une certaine exaltation née de l’action! Et puis la volonté de servir qui était en moi! Alors qu’importait la stupidité d’une mission inutile. Dès l’instant où l’ordre était donné, il ne restait qu’à obéir. Notre équipage eut de la chance. Après 20 minutes de promenade au-dessus de l’Allemagne, nous sommes rentrés sans encombre et nous sommes posés à Dijon afin de remettre le fameux “croquis à main levée” que nous devions dresser. Là nous avons croisé le cne Ducray, chef de la 2e escadrille, rentré lui aussi miraculeusement indemne d’une mission tout aussi absurde que la nôtre. Sur sept avions anciens envoyés ce jour-là pour accomplir des missions analogues, cinq ne revinrent pas!”

Tout aussi obsolète que les Potez 542, les Bloch MB.200 des GB II/31, I/32 et II/32 furent également engagés dans des missions de reconnaissance entre Rhin et Meuse. En quelques heures, trois furent détruits par les Bf 109D du JGr-152. (DR/COLL. B. BOMBEAU)

Trop combatif, il hérite d’un blâme!

Si les Morane du GC II/6 n’ont pu empêcher le massacre des Bloch de la 31e escadre, les Curtiss H-75A du GC II/4 en revanche arrivent à temps pour secourir deux ANF-115 du GAO 1/501 pris à partie par quatre Bf 109D dans la région de Wissembourg. À la vue des chasseurs français, les Allemands n’insistent pas et rompent le combat. Au total, pas moins de neuf missions sont effectuées par le GAO 1/520 tout au long de cette journée et autant par le GC II/4, majoritairement engagé dans la protection des ANF-115 et 117 qui “éclairent” l’avancée du 20e corps d’armée. La matinée avait toutefois mal commencé pour la 3e escadrille des “Diables rouges”: juste après le décollage, le sgt/c Gérard Jean s’était écrasé en perte de vitesse, moteur en feu, près du village de Deinvillers, dans les Vosges. Quelques heures plus tard, c’était au tour du lt Régis Guieu, commandant de l’escadrille, de frôler la mort en patrouille suite à une vrille involontaire. Aucune victoire aérienne ne sera revendiquée par la chasse française ce 9 septembre. Pourtant, au moins trois avions “à croix noires” ont succombé sous les obus de 20 mm des Morane du GC I/3. L’histoire n’est pas banale: une patrouille simple conduite par le lt Lacombe avec pour ailiers l’adj. Vinchon et le sgt/c Dumoulin a attaqué au canon et à la mitrailleuse la base de Sarrebruck-Sankt Arnual. La Flak a réagi violemment. Mais la témérité des Français a permis d’incendier au sol trois avions dont deux Bf 109D du JGr 152 et un bimoteur non identifié. Les trois Morane sont parvenus à s’esquiver sans être poursuivi. Du moins, par l’ennemi… car, de retour en France, l’état-major a peu apprécié cette audace “pouvant entraîner des représailles sur les terrains français”. Les trois pilotes écopent d’une sévère réprimande et Lacombe d’un blâme tout droit descendu du quartier général du gén. Bouscat, commandant la zone d’opérations aériennes. Aucune victoire ne leur est homologuée!

Les controverses Air/Terre ravivées

De son côté, la reconnaissance “stratégique” poursuit ses incursions sur l’Allemagne. Un Po 637 du GR I/52, de retour d’une mission sur Ulm, échappe de peu à deux Bf 109 qui l’interceptent à 6 000 m au passage de la frontière. Le cap./c Dumas esquive les coups durant 20 minutes mais l’avion est endommagé et son mitrailleur, l’adj. Mougel, sévèrement blessé. La journée du 9 septembre s’achève sur un résultat particulièrement sévère pour l’armée de l’Air: elle a perdu sept avions et 10 hommes d’équipage dont de précieux officiers. Une telle hémorragie oblige à prendre de nouvelles mesures. À partir du 11 septembre, tous les vols de guerre au-delà des lignes allemandes sont interdits au Po 542 et Bloch 200. Les MB.131 volent de nuit et les Po. 637 voient leurs missions en profondeur ramenées de 100 km à environ 75 km, exception faite des GR I/33 et I/52 toujours disponibles pour des recherches au-delà de 150 km. Autant dire que l’aviation de reconnaissance aux armées se trouve quasiment inhibée dans l’attente des nouveaux Po. 63/11 et Bloch 174. Les GAO et leurs matériels désuets doivent supporter l’essentiel du renseignement indispensable à la bataille. Cette situation ravive les lourdes dissensions interarmées. Sur le terrain, le manque d’avions d’observation se traduit par une pénurie de renseignements tactiques et par “un gaspillage d’obus tirés au hasard”. Gamelin reproche à Vuillemin de ne pas impliquer suffisamment son aviation “réservée” et réclame que soit assurée en priorité la couverture aérienne des forces engagées dans l’offensive. Vuillemin temporise. Il supprime l’échelon intermédiaire du commandement des forces aériennes mises à la disposition des forces terrestres et crée deux zones d’opérations aériennes (ZOA Nord et Est) constituant deux échelons tactiques dépendants de la 1re armée aérienne et réunissant les Forces aériennes de coopération et les Forces aériennes réservées. Cette réorganisation n’aura que peu d’effets sur la bataille mais fera naître de nouvelles dissensions au sein même de l’armée de l’Air. Loin de ces querelles d’organisation, l’avance allemande s’accélère en Pologne et l’offensive sur la Sarre piétine…

À suivre

Alors que les combats aériens s’intensifient au-dessus de la Sarre, l’infanterie française pénètre avec précaution dans la forêt du Warndt truffée d’obstacles et de mines. (DR/COLL. B. BOMBEAU)

(1) On a pris soin de ne pas engager de groupes encore équipés d’antiques Potez 39 ou Breguet 27.

(2) Précisions extraites du travail encyclopédique de Patrick Ehrhardt sur la 33e escadre de reconnaissance, Les Chevaliers de l’Ombre (1994).