L’héritière innovante d’une longue tradition
Symbole solaire, celle que les Égyptiens appelaient « l’Horizon de Khéops » incarne le pouvoir du roi. La plus grande des pyramides est le symbole du génie du pays. Mais malgré sa renommée, elle conserve encore beaucoup de secrets.
(STÉPHANE COMPOINT)

Dominant le plateau de Gizeh, situé sur la rive ouest du Nil à 10 km du cœur du Caire, l’imposante pyramide de Khéops qui toisait autrefois ses aînées Khéphren et Mykérinos constitue l’un des panoramas les plus célèbres au monde. Objet de tous les superlatifs, le tombeau du puissant souverain de l’Ancien Empire, Khéops (IVe dynastie, 2575 à 2465 av. J.-C.), est aussi le plus énigmatique. D’abord parce que son excellent état de conservation l’a rendu impénétrable ou presque, empêchant les égyptologues d’accéder aux coulisses de son édification. « Lorsqu’un bâtiment est entrouvert ou en ruines, on peut comprendre comment il est construit et la manière dont il a été fait », sourit Emmanuel Laroze, archéologue et architecte au CNRS. Or mis à part le couloir percé par le calife Al-Mamoun au IXe s., qui dévoila différents couloirs ainsi que les chambres dites du roi et de la reine, l’intérieur de la pyramide a révélé peu d’éléments de sa structure… Sans exploration plus poussée, et devant l’absence de sources archéologiques pouvant témoigner de l’histoire d’un chantier qu’on imagine hors-norme, la science se trouve assez démunie.

Aucune donnée contemporaine du règne de Khéops, écrite ou iconographique, détaillant les méthodes de construction de la pyramide n’a à ce jour été retrouvée. « Pour les Égyptiens, qui maîtrisaient la conception d’une telle architecture, leurs techniques semblaient sûrement évidentes, estime Yann Tristant, professeur d’égyptologie à l’université Macquarie de Sydney. Voilà pourquoi ils n’ont pas jugé nécessaire de raconter comment on construit une pyramide ! » Hérodote s’est essayé à décrire de complexes machineries utilisées pour lever les blocs de pierre… mais ses explications restent peu convaincantes : « Les textes de l’historien grec datent du Ve siècle avant J.-C., soit bien après la construction des pyramides », rappelle l’égyptologue Yannis Gourdon. Quant à nos connaissances de son commanditaire, elles sont minces et nous privent, là aussi, d’éventuelles informations pour appréhender cet édifice. On le sait fils de Snéfrou, pharaon qui se fit édifier plusieurs pyramides à Meïdoum et Dahchour, et père d’Ankh-Haef, « le maître d’oeuvre des constructions de son père, qui a probablement participé à l’élaboration de la pyramide », indique le spécialiste. Pour le reste, Khéops est surtout appréhendé via une statuette et son tombeau. Sa pyramide est le principal indicateur de la prospérité du royaume en son temps, et de la capacité du pharaon à mobiliser d’énormes ressources financières et humaines pour exaucer ses vœux d’immortalité.

Sorte de journal de bord vieux de 4500 ans, les papyrus de Tallet (traduction en cours) sont les seuls à évoquer le chantier de la grande pyramide.

(MISSION ARCHÉOLOGIQUE DE OUADI EL-JARF-IFAO)

FÉRUS DE MATHÉMATIQUES

LEURS MOYENS SIMPLES N’ONT PAS EMPÊCHÉ UNE PRÉCISION EXCEPTIONELLE

Autant d’inconnues ont laissé le champ libre aux thèses les plus folles visant à expliquer ce qui pourrait paraître incroyable : comment les Égyptiens, qui ne connaissaient pas le fer, sont-ils parvenus à édifier un tel bâtiment, de 500 000 tonnes environ et qui fut, des millénaires durant, le plus haut du monde avec ses quelque 147 m estimés (contre 136 aujourd’hui) ? « La pyramide a été construite avec des outils rudimentaires : pics en pierre, maillets en bois et broches en cuivre », constate Emmanuel Laroze. Une simplicité qui n’a pas empêché une précision exceptionnelle dans sa conception – le bâtiment repose sur un carré presque parfait. Ni les prouesses techniques, avec par exemple la Grande galerie : « Pourvue d’une impressionnante pente, elle reprend le principe de la voûte d’encorbellement, une technique architecturale très pointue ! », souligne Yannis Gourdon. L’archéologie apporte toutefois des éléments de réponse, ébranlant les fantasmes que l’édifice continue de susciter. « L’Horizon de Khéops » n’a rien du cas isolé soulignent les égyptologues à ceux qui y voient une construction littéralement extraordinaire. Elle est le résultat d’une évolution architecturale dont les premiers avatars naissent avec les pyramides de la IIIe dynastie, plus d’un siècle auparavant : « Le roi Djoser a inauguré le premier monument égyptien construit en pierres de taille, une forme nouvelle (…) inventée par l’architecte Imhotep », explique Franck Monnier dans son ouvrage L’ère des géants. Les constructeurs suivants feront évoluer, peu à peu, cette silhouette qu’ils maîtrisent empiriquement de mieux en mieux à mesure qu’ils la développent. Ils disposent également des compétences mathématiques nécessaires, relève Yannis Gourdon : « Ils utilisaient des équerres, des règles ainsi que des outils à cordeau pour prendre des mesures, on les sait férus de géométrie ». De quoi tracer des surfaces propres, des orientations, etc. Autre clé de réussite identifiée : la capacité organisationnelle hors pair des Égyptiens, que démontre l’élévation d’une telle construction. « Ce chantier a nécessité une grande intelligence pour coordonner les équipes et les différents corps de métier, souligne Emmanuel Laroze, qui bat en brèche l’idée selon laquelle une armada d’esclaves aurait été dépêchée. Il y avait sans doute de la main-d’oeuvre peu qualifiée, mais on ne peut pas imaginer des milliers de personnes sur le site, cela aurait été impossible à gérer. » Une surprenante découverte archéologique a fait récemment la lumière sur cette organisation implacable, clé de la réussite du projet pharaonique. Le site d’Ouadi-al Jarf est à l’origine un port d’embarquement au bord de la mer Rouge, construit pour approvisionner le royaume en cuivre du Sinaï… Pourtant l’équipe de l’archéologue Pierre Tallet y a retrouvé un dépôt de papyrus ayant appartenu à une équipe de bateliers qui œuvrait sous le règne de Khéops. Parmi les registres retrouvés, un journal de bord décrivant leur mission : transporter les blocs de calcaire fin de Tourah, utilisés pour le revêtement de la pyramide (aujourd’hui largement disparu), jusqu’au chantier situé à 17 km de la carrière. Pour la première fois, une source écrite mentionne ce fameux chantier, offrant « une vision en mouvement de celui-ci et de son fonctionnement », selon le chercheur. Le papyrus prouve qu’il existait des bassins aménagés au pied du plateau de Gizeh, permettant aux bateaux de s’approcher le plus près possible, puis des traîneaux prenaient le relais. Il confirme aussi que les ouvriers de la pyramide étaient des travailleurs qualifiés et expérimentés : « On est loin de cette image d’Épinal où des centaines de milliers de personnes auraient travaillé sous le fouet pour décharger  des blocs de pierre, affirme Pierre Tallet. Ce sont au contraire des spécialistes embauchés par l’État, sans doute quelques milliers. » Pour aller encore plus loin, les archéologues scrutent désormais la moindre trace de ce quotidien – comme l’archéologue Mark Lehner, qui a dévoilé « le village des travailleurs » d’Heit el Ghurab, où résidaient les ouvriers des pyramides. Au pied du monument auquel ils dédiaient leurs journées, s’étendait en effet une véritable zone urbaine où étaient installées leurs habitations mais aussi des boulangeries et des boucheries, des ateliers où étaient confectionnés les outils nécessaires à la construction, des lieux de culte…

LES OUVRIERS DE LA PYRAMIDE ÉTAIENT DES TRAVAILLEURS QUALIFIÉS ET EXPÉRIMENTÉS

Les archéologues connaissent ainsi mieux les équipes en charge et leur organisation. Ils s’accordent également sur les grandes étapes de la construction de la pyramide. Après avoir délimité les bases et procédé aux travaux de nivellement, une construction par assises régulières aurait ensuite été adoptée, reste toutefois à comprendre comment des blocs si lourds et si nombreux (2,5 millions selon les dernières estimations, pesant de 50 à 200 t) ont été empilés.

UNE RAMPE RÉCEMMENT DÉCOUVERTE

Des marquages pouvaient permettre leur bon positionnement, encore fallait-il les monter. Si l’utilisation d’une rampe convainc aujourd’hui de nombreux spécialistes, trois grands modèles s’affrontent quant à sa forme. Aurait-on élaboré une seule rampe droite extérieure, une rampe hélicoïdale externe, ou bien une combinaison de ces deux formats, comme le propose l’architecte Jean-Pierre Houdin ? Il a tenté de démontrer, à travers des simulations 3D, qu’une rampe frontale aurait permis de construire les premières assises de la pyramide, tandis que le reste de la construction aurait été assuré par une rampe hélicoïdale interne. « Cette dernière théorie est intéressante, remarque Emmanuel Laroze, mais aucune trace archéologique ne permet d’être certain de ce système. » La récente découverte d’une rampe dans la carrière d’albâtre à Hatnoub, située à 400 km du Caire, appuie en tout cas l’usage d’une rampe droite. Là où les Égyptiens venaient chercher ce qu’ils surnommaient « le plus bel albâtre d’Égypte », Yannis Gourdon et son équipe ont mis au jour une rampe de trois mètres de large, bordée d’escaliers et de trous de poteaux datant de l’époque de l’Ancien Empire. Un système de halage qui aurait eu pour fonction de remonter les blocs d’albâtre depuis la carrière en contrebas : « On tirait probablement les blocs posés sur des traîneaux via un système de cordages enroulés autour des poteaux, ce qui augmentait la force de traction », souligne le codirecteur de la mission. Des inscriptions mentionnant le pharaon Khéops laissent même penser que la technique aurait pu être utilisée pour la pyramide du roi : « On a peut-être construit une rampe en brique sur chaque face, à la manière des petites pyramides de la IIIe dynastie, ou comme plus tard durant le Moyen Empire », avance le chercheur. À défaut d’éventrer l’édifice, l’équipe du projet ScanPyramids, a décidé de la scanner. Grâce à la radiographie aux muons (qui traverse la roche et mesure des zones de vide) ou à la thermographie infrarouge, les ingénieurs en dévoilent la structure interne sans percer de trous. « Notre mission est de fournir de nouvelles informations aux spécialistes de l’architecture de l’Ancien Empire, explique Medhi Tayoubi, codirecteur de la mission. Le débat sur la construction de la pyramide a trop longtemps stagné. » En 2017, les travaux ont révélé des cavités dans la pyramide « que personne n’avait  imaginé si importantes », souligne-t-il. Soit un gigantesque vide au-dessus de la chambre du roi. S’agit-il d’une chambre de décharge pour stabiliser la Grande galerie toute proche, s’interroge l’égyptologue Jean-Pierre Corteggiani, qui suit les travaux de ScanPyramids ? Ou bien est-ce là que se cache la chambre funéraire de Khéops, dont la momie n’a jamais été retrouvée ? C’est ce qu’a supposé l’architecte Gilles Dormion, lorsqu’il localisa grâce au géoradar, en 2000, un couloir pouvant déboucher sur cette fameuse pièce inconnue. De nouvelles analyses, en cours, pourront peut-être permettre de trancher.

Read full issue

Les Cahiers de Science & Vie - No. 188

Voir le numéro

No. 188