Qui veut encore des primaires ?
Encensé en 2012, ce processus de désignation des candidats est aujourd’hui accusé d’avoir coulé les grands partis en 2017. Une formule qui ne mérite peut-être pas un tel excès d’indignité.
Mobilisation En 2016, 4,3 millions de votants au scrutin de la droite avaient départagé Alain Juppé, Nicolas Sarkozy et François Fillon. (J.-S. EVRARD/AFP)

Brice Hortefeux n’est pas homme à tendre l’autre joue. « La primaire, première et dernière », aime ainsi répéter l’ancien ministre de l’Intérieur. Permettre à tous les électeurs de droite de désigner le candidat Les Républicains (LR) à l’élection présidentielle, on ne l’y reprendra plus. Certes, les 20 et 27 novembre 2016, le scrutin, inédit à droite, a attiré 4,3 millions de sympathisants. « Mais, ironise-t-il, cette très belle mobilisation n’a pas empêché l’élimination de François Fillon au premiertourdelaprésidentielle. » Du jamais-vu dans l’histoire de la droite. « La primaire nous a tués », disait François Baroin dans Paris Match, en juin 2017. Brice Hortefeux en reste convaincu, le vote a été pollué par la présence d’électeurs de gauche – de 12 % à 15 % des participants, selon les sondages. La mécanique de la primaire n’a pas su résister à la tempête judiciaire : aucontraire, elleaconféré au vainqueur du 27 novembre une légitimité populaire l’immunisant contre toute tentative de destitution, lorsqu’il a été rattrapé par les affaires.

Pour 2022, l’ancien lieutenant de Nicolas Sarkozy plaide pour revenir à une consultation des militants, prévoyant un éventuel remplacement du candidat investi. Hortefeux voulait inciter Laurent Wauquiez, alors président de LR, à supprimer discrètement la primaire des statuts, après les européennes. Un mauvais coup pour Valérie Pécresse et Xavier Bertrand, plus appréciés à l’extérieurqu’auseindeLR. LadémissiondeWauquiez laisse la question en suspens. Favori pour lui succéder, Christian Jacob affche cependant la même volonté de retour aux sources que Brice Hortefeux. Tout comme ses deux concurrents, les députés Julien Aubert et Guillaume Larrivé, soucieux d’éviter divergences surjouées et divisions inutiles d’une campagne médiatique. « Mais comment croire que, en cette période d’effondrement des partis, levoteinternede 50000 adhérents puisse donner une quelconque impulsion au vainqueur? » proteste le président du groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau, favorable, lui, au maintien d’une procédure ouverte.

« UNE FORMIDABLE MACHINE À PERDRE »

A La République en marche (LREM), on se pose moins de questions. La primaire ne fait pas partie de l’ADN des marcheurs. Elle jouerait plutôt les repoussoirs! En 2017, Emmanuel Macron s’est soigneusement tenu à l’écart de celle de la gauche, avant d’aspirer une bonne partie de ses candidats et de ses électeurs. Ne restait au pauvre Benoît Hamonqu’à ramasserlesmiettes(6,5 % des voix à la présidentielle). Citée en juillet par le Huffngton Post, l’ex-juppéiste Marie Guévenoux le reconnaît froidement : « Les primaires ont été une formidable machine à perdre pour ceux qui en ont organisé. » Manière également pour la coprésidente de la commission nationale d’investiture de LREM de renvoyer dans les cordes ceux qui, à Paris, demandaientdes« consultations citoyennes » pour déterminer la tête de liste macroniste aux municipales. S’il a dénoncé une procédure « viciée » au profit de son rival Benjamin Griveaux, Cédric Villani est demeuré prudent à l’égard d’un véritable scrutin. « Une telle campagne nous aurait obligés à dévoiler des propositions, à diluer notremessage, c’étaittroptôt », admet un proche du mathématicien. La réalité est moins limpide : désormais, le candidat offciel et le dissident s’opposent dans une primaire qui ne dit pas son nom.

Dissident Ecarté par la commission d’investiture de LREM, Cédric Villani maintient sa candidature à la mairie de Paris face au prétendant officiel, Benjamin Griveaux. (M. STOUPAK/NURPHOTO/AFP)

Même ses avocats le reconnaissent, une primaire ne peut pas tout régler. « A la présidentielle, l’outil sert à trancher le leadership au sein d’une famille politique. Encore faut-il que celle-ci ait des contours clairs. Il s’agit d’arbitrer entre des personnes et non entredeslignespolitiques », prévient un politologue. Là résidaient les ambiguïtés de 2017, selon le secrétaire général d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), David Cormand. « A droite, qu’avaient en commun Alain Juppé et Jean-Frédéric Poisson ? Combien de candidats à la primaire de gauche sont encore membres du PS, à part Vincent Peillon ? Le recours à ce modèle était le symptôme des ruptures idéologiques à l’œuvre dans chaque camp », estime l’écologiste. D’où une grande prudence quand on évoque la possibilité d’une initiative commune à gauche pour 2022. « Il doit y avoir un travail politique préalable entre les différentes forces, dit-il. Le rassemblement pour la primaire est la conséquence d’une convergence sur le fond. »

VOTER AVEC SA TÊTE OU AVEC SES TRIPES

Se réconcilier après de rudes batailles électorales, se ranger loyalement derrière le vainqueur… Il faudrait prendre exemple, dit-on, sur les Etats-Unis, où la mécanique électorale au sein des républicains et des démocrates serait bien mieux huilée. C’est loin d’être toujourslecas.« En2016, lesélecteursde Bernie Sanders avaient trop de préjugés à l’encontre de Hillary Clinton. Le jour du vote, beaucoup sont restés chez eux », rappelle Adam Nossiter, correspondant du New York Times à Paris. Même chose en 2012, lorsqu’une partie de la droite soutient le modéré Mitt Romney du bout des lèvres face au président sortant Barack Obama. Et en 2020? « Les électeurs démocrates ont une telle envie de virer Trump qu’ils choisiront le candidat le mieux placé pour le battre, à savoir l’ancien vice-président Joe Biden », prédit le journaliste américain.

Voter avec sa tête ? En France, les sympathisants socialistes ont tenté l’expérience en 2011, lors de la première primaire ouverte du PS. Cette année-là, ils ont préféré François Hollande à Martine Aubry, moins bien placée dans les sondages pour détrônerNicolasSarkozy. «En2017, les participants aux primaires ont davantage voté avec leurs tripes, argumente un expert. A gauche, perdu pour perdu, ils effectuent un choix identitaire avec Benoît Hamon. A l’inverse, persuadé de l’emporter après le calamiteux quinquennat Hollande, l’électorat LR sefaitplaisiravecFillon. » Avec, pour ce dernier, un résultat en trompel’œil : si la bourgeoisie traditionnelle le soutient massivement, les classes populaires manquent à l’appel.

Contexte politique, participation, psychologie des votants : la primaire ne sera jamais une martingale, avertit Anne Levade, chroniqueuse à L’Express et ex-présidente de la haute autorité pour la primaire de la droite et du centre de2016. « Onluiaprêté desvertusqu’elle n’avait pas. Elle ne mérite pas le discréditactuel », poursuitlajuriste. « C’estle pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres, approuve l’ex-directeur de campagne d’Alain Juppé, Gilles Boyer, paraphrasant Churchill. La supprimer dupaysagepolitiqueseraitvécucomme une régression démocratique par les citoyens. » Un sentiment partagé par l’Américain Adam Nossiter.

Alors, en 2022, on repart pour un tour ? Les appareils politiques hésitent. « Pour l’instant, on se dirige vers une primaire, puisque c’est écrit dans nos statuts », confie le premier secrétaire du PS, Olivier Faure. Chez Les Républicains, on aimerait bien qu’un candidat – coucou, François Baroin ! – s’impose naturellement, pour s’épargner des déchirements sur la procédure. «Jeneseraispaschoquéequ’on change les règles en fonction de l’évolution de la situation, juge Anne Levade. Le droit ne peut se substituer à la politique. Celle-ci doit toujours primer. » Qui oserait en douter? T. Du.

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L'Express - No.3559

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