Les yeux ouverts

California, 1977

À vingt-quatre heures d’intervalle, une conversation entre photographes et une visite d’exposition qui n’avaient a priori aucun lien se sont trouvées fortuitement des points communs. Commençons par la conversation. Souvent, des confrères me demandent un avis sur un appareil photo. Cette fois, c’était pour confirmer la pertinence du choix d’un Olympus Pen F muni d’un 17 mm comme bloc-notes quotidien peu encombrant. L’aspect vintage plaît beaucoup au futur acquéreur potentiel, mais les vendeurs de plusieurs boutiques pro le dissuadent, sous prétexte que c’est un modèle vieillissant, et qu’il y a mieux ailleurs.

Mon conseil fut le suivant : tous les capteurs de ces dernières années (4:3, APS-C ou 24x36) sont bons pour pratiquer l’image à la sauvette, photographie avec l’appareil qui te fait plaisir.

Henry Wessel (1942-2018) fait partie des photographes américains dont l’œuvre est peu connue en France, bien qu’elle ait fait l’objet de nombreuses expositions en Amérique du Nord. La MEP lui en consacre une “A Dark Thread” jusqu’au 25 août. L’éditeur Steidl propose plusieurs livres, Incidents, Traffic/Sunset Park/Continental Divide, etc. Son œuvre, intégralement en noir et blanc argentique, rappelle à la fois celle de Robert Adams, Garry Winogrand ou Lee Friedlander. Un je-ne-sais-quoi qui transcende les scènes banales du quotidien, notamment de l’Ouest américain. Henry Wessel développait et tirait lui-même ses films. Son équipement, qui l’a accompagné des dizaines d’années, était réduit au plus simple pour se concentrer sur l’essentiel : un Leica M, un 28 mm et du film Tri-X. Le processus photographique doit rester un plaisir, les yeux ouverts, réceptifs. Avec un certain rituel. “Après avoir photographié, j’attends assez longtemps avant de regarder le résultat. Un an, deux ans, parfois même plus longtemps, pour que je voie sur les planches contacts ce que la photographie contient par elle-même. J’ai besoin de distance par rapport à cette expérience subjective qu’est la prise de vue.” Le monde avant Instagram. Mais que l’on peut appliquer au numérique, sans se soucier que son appareil devienne “ has been ” dans l’intervalle.

©HENRY WESSEL - COURTESY PACE/MACGILL GALLERY, NEW YORK