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Vanity Fair France

82 FEMMES, 24 MARCHES , 1 PHOTO

CHERCHEZ LE GARÇON Quatre-vingt-deux femmes (d’après les organisatrices) de tous les métiers du cinéma, électrisent la montée des marches des Filles du soleil, d’Eva Husson. (LOÏC VENANCE / AFP)

Cannes 2017. Le 23 mai, pour célébrer le 70 anniversaire du festival, tous les réalisateurs palmés vivants sont invités à une montée des marches exceptionnelle. Claude Lelouch, Ken Loach, Roman Polanski, David Lynch, Nanni Moretti... Sur le tapis rouge, des hommes en smoking noir et blanc, cheveux gris, souvent. Au milieu de cette désespérante uniformité, une femme, une seule : Jane Campion, palme d’or en 1993 pour La Leçon de piano. Elle porte un pantalon noir.

Cannes 2018. Le 12 mai, quatre-vingt-deux femmes, issues de tous les métiers du cinéma, de toutes origines, s’approprient les marches pour réclamer plus de parité dans l’industrie. 82, c’est le nombre de films réalisés par des femmes sélectionnées en compétition officielle au festival depuis sa première édition en 1947. Contre 1 645 tournés par des hommes. Menées par la présidente du jury, Cate Blanchett, et la cinéaste Agnès Varda, Jane Fonda, Claudia Cardinale, Marion Cotillard, mais aussi Patty Jenkins, réalisatrice de Wonder Woman, des productrices, des attachées de presse, des distributrices, des vendeuses internationales, des directrices de la photo, des monteuses, sont venues exprimer symboliquement leur désir de plus d’égalité. Elles sont en robes, en pantalons, en noir, en couleur, en blanc.

« On ne propose pas une contre-image, mais une image complémentaire, un autre possible. » REBECCA ZLOTOWSKI

L’image fait le tour du monde. Elle estampille pour toujours l’édition 2018 comme « le festival des femmes » (même s’il n’y avait que trois réalisatrices en compétition officielle). Elle est forte et belle. Et elle est autant le fruit d’une mise en scène savamment orchestrée que d’une improvisation hasardeuse. Mais n’est-ce pas le lot de toutes les images iconiques ?

Loin des tapis rouges et des palmiers de la Croisette, il faut remonter quelques mois en arrière, au creux de l’hiver, en février. Une agitation particulière fait frémir les milieux du cinéma depuis l’affaire Weinstein, révélée en octobre 2017. En France naît un collectif, « 50 50 pour 2020 », qui entend, chiffres à l’appui, se concentrer sur les questions de parité et d’égalité entre hommes et femmes dans l’industrie du cinéma. Fin mars, il organise une journée d’études pour définir les actions à mener, au cours de laquelle plusieurs cercles de réflexion sont mis en place. Parmi eux, un « groupe festivals », avec en ligne de mire le prochain dans le calendrier, qui n’est autre que le plus grand au monde : Cannes. Au sein de cet atelier d’une quinzaine de personnes, on trouve, entre autres, la costumière Rosalie Varda, les productrices Julie Billy, Sandrine Brauer, Juliette Favreul Renaud et Sophie Mas, l’attachée de presse Viviana Andriani, des directrices des ventes et conseillères, Agathe Valentin et Naomi Denamur, ainsi que les réalisatrices Céline Sciamma (Bande de filles, Tom-boy...), Rebecca Zlotowski (Grand Central, Planetarium...) et Tonie Marshall (Vénus Beauté (institut)...).

L’objectif se précise assez vite : il s’agira de faire signer une charte pour la parité et la diversité dans les festivals de cinéma aux différents délégués des manifestations. Celle-ci s’attache à « genrer » les statistiques, exiger une transparence des comités de sélection, etc. « La charte a toujours été notre objectif primordial, mais une signature est une action un peu austère. Il nous fallait l’accompagner d’une image, possiblement iconique », explique Rebecca Zlotowski. Comme souvent, cela commence par une blague, un jour où Céline Sciamma lance à Rebecca Zlotowski au café : « On monte les marches et on s’arrête à la moitié ! » Comme pour incarner physiquement une sorte de plafond de verre qui empêche les réalisatrices d’accéder aux derniers échelons des sélections. L’idée fait son chemin, puis le très symbolique chiffre 82 s’y greffe naturellement. « À titre personnel, j’avais été choquée par la montée des marches des réalisateurs palmés de l’année précédente, se souvient Zlotowski. Quand on a envisagé cette action, j’avais le sentiment qu’on proposait non pas une contre-image, mais une image complémentaire, un autre possible. »

Thierry Frémaux, le délégué général du festival, est immédiatement partant. C’est une étape cruciale car « ces marches de Cannes sont un espace assez limité où il se passe toujours la même chose. Pas évident à politiser », explique Céline Sciamma. Cate Blanchett, future présidente du jury et membre active du mouvement TimesUp aux États-Unis, fait savoir au collectif qu’elle sera partie prenante des actions menées. Il n’y a plus qu’à...

En peu de temps, les choses se mettent en place, dans une ambiance « artisanale mais organisée », comme le résume Viviana Andriani, qui a assuré la médiatisation de l’événement et membre du collectif. Toutes et tous sont bénévoles. Ce n’est pas du tout leur métier, mais les choses prennent forme dans une temporalité parfois périlleuse : « Nous n’avons finalement reçu l’info de ce qui allait se passer qu’une quinzaine de jours avant le festival », se souvient Caroline Benjo, productrice chez Haut et Court.

Alors que Cannes s’élance, l’organisation se précise, les participantes sont régulièrement tenues au courant par texto des points de rendez-vous, hôtels, horaires, qui leur permettront de se retrouver ce fameux samedi soir de mai. Et, tandis que le secret est bien gardé (le communiqué annonçant cette montée des marches exceptionnelle ne sera publié que la veille de l’événement), les derniers réglages scénographiques se font en concertation avec Agnès Varda et Cate Blanchett : il était question que les quatre-vingt-deux femmes restent longuement de dos (la photo eût été différente...) et que la présidente du jury lise le discours en s’adressant à Thierry Frémaux, situé quelques marches plus haut. Mais la horde de conseillères en com’ de l’actrice, redoutables machines hollywoodiennes à concevoir et à décrypter les images, le déconseille : elle aurait l’air de l’implorer.

BANDE DE FILLES (1) Rebecca Zlotowski.
(2) Cate Blanchett, Agnès Varda et Céline Sciamma.

Avec Agnès Varda, il est bien sûr question de mise en scène : Que fait-on ? Comment se déplace-t-on ? Où s’arrête-t-on ?... « On a beaucoup dessiné d’escaliers ! » résume Céline Sciamma.

Jour J. Le matin même, il s’agit pour nos deux émissaires hyperactives, Céline Sciamma et Rebecca Zlotowski, de faire encore quelques allers et retours entre la star australienne et la réalisatrice de Cléo de 5 à 7, cette fois pour les derniers polissages du texte. Il a été au préalable déjà relu et annoté par tout le collectif dans un fil de discussions sur Whatsapp qui a chauffé pendant des jours. L’actrice comme la cinéaste, doyenne de la manifestation, sont toutes deux très impliquées dans l’élaboration du discours qu’elles prononceront, ensemble, sur les marches. Il est court, mais il doit porter loin.

Ensuite, Rebecca Zlotowski et Céline Sciamma s’attablent avec d’autres membres du collectif pour le déjeuner. L’excitation est prégnante, mais tout semble en ordre. Seule la peur de se casser la figure façon dominos, le moment venu, subsiste. Mais sinon, plus rien à régler, à valider, à décider. Le calme avant la tempête. Enfin presque.

« Et c’est là, à 14 heures, que je me suis rendue compte que je n’avais jamais réfléchi à ce que j’allais mettre ! » se souvient Rebecca Zlotowski. Après avoir passé des semaines à tout organiser et même à répondre sur ce point précis aux américaines habituées aux dress codes (il n’y en avait pas), elle s’aperçoit qu’elle a pensé à tout sauf à ça. Et qu’il ne reste que trois heures avant l’événement. Finalement, elle arrivera au point de rendez-vous dans une très jolie robe aperçue dans une vitrine de la rue d’Antibes, la veille au soir sous la pluie, en rentrant d’une fête. « En me voyant arriver, Céline Sciamma n’a pas manqué de s’écrier : “Bon, là, on nage clairement en pleine story Vanity Fair !’’ » s’esclaffe Rebecca Zlotowski.

Vers 17 h 30, les deux cinéastes découvrent le casting réuni pour la première fois dans la salle de l’entrée des artistes du palais des festivals, non loin des marches. Et pour la première fois, elles s’adressent directement à elles, pour leur expliquer brièvement le déroulement de l’intervention. « On prend la parole pour un dernier brief, et c’est là qu’on donne les clés. Ce moment est très fort », se souvient Céline Sciamma. L’assistance aussi ressent les choses intensément. « On comprend soudain qu’on va se lancer comme ça, sans répétitions! Et il y a un frisson », se souvient Caroline Benjo, qui évoque à son tour cette peur de la dégringolade en dominos, hantise visiblement partagée.

« Bon, là, on nage clairement en pleine story VANITY FAIR. » CÉLINE SCIAMMA

Bref, toutes étaient au courant de ce qu’elles devaient faire, mais personne ne l’avait encore jamais fait... Elles avanceront donc par lignes de sept, main dans la main. La première rangée sera constituée ainsi : Cate Blanchett, les membres féminins du jury Ava DuVernay, Kristen Stewart et Léa Seydoux, Agnès Varda et Céline Sciamma, la chef opératrice Jeanne Lapoirie. Et pour fermer la marche, Rebecca Zlotowski, entourée de la réalisatrice Houda Benyamina, la productrice guadeloupéenne Laurence Lascary, l’actrice Céline Sallette. Au milieu, les participantes s’organisent par leurs propres moyens pour des raisons logistiques – « Sinon ; tu deviens vite le wedding planner du plan de table de l’enfer », s’amuse Céline Sciamma. Une consigne, simplement : les visages connus et inconnus doivent se mélanger. « Il fallait se distinguer des montées des marches L’Oréal, spectaculaires du point de vue du glamour, mais très loin de notre démarche, explique Rebecca Zlotowski. Mêler les visages célèbres dans la foule exprimait efficacement qu’on avançait en tant que collectif et pas à titre individuel. »

Au moment de la lecture du discours, l’émotion se répand comme une traînée de poudre : « Comme nous n’avions pas eu connaissance du texte à l’avance et qu’il s’adressait autant à nous, sur les marches, qu’au monde, nous l’avons pris de front, se souvient Caroline Benjo. Beaucoup d’entre nous ont eu les larmes aux yeux. Et puis, on sentait un passage de relais générationnel : Carole Scotta, mon associée, et moi-même avons commencé dans ce métier il y a vingt-cinq ans sans problématiser notre statut de femme à l’intérieur de la profession comme cette génération le fait et a raison de le faire. Nous avons vécu sur les acquis féministes des années 1970 qui nous semblaient assez stables, mais sans nous rendre compte – je dirais même, sans vouloir nous rendre compte – que les choses avaient avancé en surface, mais pas en profondeur. »

« Nous avons vécu sur les acquis féministes des années 1970 sans nous rendre compte que les choses avaient avancé en surface, mais pas en profondeur. » CAROLINE BENJO
(3) Vedettes et anonymes mélangées sur le tapis rouge.

Et le jury débarque...

Ala fin, elles ne furent pas vraiment quatre-vingt-deux (plutôt une bonne centaine) et le fait de s’arrêter au milieu de la montée pour marquer le plafond de verre ne se voit plus dans les photos, à cause de la topographie des lieux. « C’est exactement comme la préparation d’une scène pour un film, remarque Céline Sciamma : on la connaît par cœur ; on a tous les placements en tête ; et puis, en arrivant sur le décor, la réalité physique du lieu reconfigure tout. Nous avons vraiment monté la moitié, mais l’ergonomie de l’escalier, l’inclinaison de la pente font que sur le plan final, on voit surtout la masse des corps qui envahit le champ. Faire des films, c’est aussi ça : s’adapter au réel en permanence. » L’ image, si préparée, existe par elle-même, avec ses petits mensonges nécessaires, mais aussi sa vérité flamboyante. C’est évidemment elle qui demeure.

À peine quelques heures plus tard, les textos commencent à pleuvoir. Des amis qui les ont vues, aux États-Unis, en Australie, un peu partout dans le monde. La photo voyage à la vitesse de la lumière et frappe. Jusqu’à la « une » du New York Times. Le festival n’a pas produit d’image aussi forte depuis des décennies. Peut-être depuis ce jour de 1983 où les photographes (que des hommes, et ça n’a pas beaucoup changé) ont posé leurs appareils à terre en signe de protestation contre la jeune Isabelle Adjani, jugée pas assez « docile »...

Le lundi, pour la signature de la charte avec les trois délégués généraux des principales sélections (Thierry Frémaux pour l’officielle, Charles Tesson pour la Semaine de la critique et Paolo Moretti pour la Quinzaine des réalisateurs), Rebecca Zlotowski est surprise de voir arriver, malgré la pluie, pas moins de trois cents journalistes pour cette opération supposément « austère ». Surprise supplémentaire : Cate Blanchett débarque sur la plage du CNC où a lieu l’événement, accompagnée de tout son jury ! Un signe très fort de son engagement : pour Céline Sciamma, « cela signifie qu’elle n’est pas seulement impliquée dans les questions d’image, mais qu’elle est complice – investie et inébranlable – de toute la séquence ».

« The stairs of our industry must be accessible to all. Let’s climb ! » Les marches de notre industrie doivent être ouvertes à tout le monde. Alors, grimpons ! Tels étaient les derniers mots du discours, prononcés par Cate Blanchett. Gravir cette volée de marches rouges emblématiques n’était qu’une étape. La montagne, la vraie, reste encore à escalader. Mais elle est belle.

VALERY HACHE / AFP ; ANDREAS RENTZ / AFP ; LOÏC VENANCE / AFP

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